Entretien avec Anne-Marie Garat

Anne-Marie Garat était en couverture de PILC Mag n°15, et le numéro a eu énormément de succès. Plus de 300 lectures en moins d’un mois, sans compter les lectures hors Calaméo. Elle avait accepté de répondre à nos question au sujet de Programme sensible, son dernier roman paru chez Actes Sud.
Comment est né le personnage de Jason ?
Je le trouve un été dans la solitude sauvage d’un pays nordique, un enfant accroupi dans les roseaux et la vase au bord d’un étang, absorbé dans la contemplation ce qu’il voit sous la surface de l’eau, qui est aussi l’immensité du ciel reflété, envers et endroit du monde ; je ne sais qui il est, ce qu’il fait là, si loin de toute maison, alors j’invente la maison, son enfance, ce pays, son histoire d’exil, et tout le roman est comment revenir à cette scène primitive : comment la raconter ?En somme, tandis que votre personnage tente de se souvenir, vous, vous inventez. Pouvez-vous nous parler de cette recherche littéraire, car c’en est une, qui consiste a donner l’illusion d’une mémoire, d’un passé qui ressurgissent ?
La narration à la première personne (c’est Jason qui parle) se prête à entrer dans une subjectivité, ses méandres, ses ruptures, sa navette entre le présent prosaïque et les assauts d’une mémoire morcelée : dans une même phrase peuvent s’enchaîner des séquences vécues et rêvées, dans le flottement entre veille et sommeil, propice à libérer les pensées, les réminiscences. D’autant que l’écran de cristaux liquides sert d’interface, accueille les projections imaginaires au même titre que les réalités du monde, de même que le cinéma raccorde au montage des plans appartenant à des strates temporelles différentes. Dans l’incipit, je cite Chris Marker, grand cinéaste du Temps : Le temps s’enroule à nouveau, l’instant repasse. La mémoire non comme un ruban linéaire mais comme un anneau en spirale…On a le sentiment qu’il évolue dans un monde dilaté en plusieurs dimensions : le réel, le virtuel, les souvenirs. Qu’est-ce que vous avez voulu nous dire ?
Comme tout un chacun, il vit en même temps au présent et au passé, occupé aux activités du jour – ses traductions , ses courses – et traversé de souvenirs, récents ou anciens. Son présent est contaminé par toutes sortes d’interférences, images syncopées de l’actualité, de l’environnement urbain, voisinages intermittents, scènes nocturnes et visites inopinées  de sa fille ou de sa femme, de son ami Jack ; qui interfèrent avec le passé, tout aussi fragmentaire, surgi en séquences inachevées de souvenirs, doublant la réalité immédiate de la leur, et qui s’articulent entre elles. Est-il Jason ou un autre qui lui raconte Jason, le voisin insomniaque qui rôde par les rues la nuit, l’anonyme des masques, le semblable, le frère du flic qui tergiverse sur son identité ; quel père est-il, le survivant de quelle histoire dont sa tante brouille les versions ?

On sent, malgré une approche très avertie du monde technologique qui nous entoure, une certaine nostalgie de la belle langue que vous utilisiez dans votre trilogie(1).
L’ordinateur n’est pas une machine froide mais un générateur d’imaginaire, un dispositif d’écriture – ma machine à écrire – et que l’écran soit support d’un langage d’algorithmes rend encore plus fascinant le travail de la langue littéraire : la question de la traduction du rêve en récit, du lisible et de l’illisible, du code, du chiffrage qu’est la création romanesque. D’ailleurs, cet ordinateur dégage une odeur de mazout, issue des profondeurs archaïques de la terre, de la mémoire tellurique. De l’ordinateur – de l’écran en cristaux liquides -, sourd le roman des origines, le conte cruel des ogres et des pères dévorateurs. On nous parle beaucoup de « réalité augmentée » par les ressources virtuelles du numérique, mais le cerveau humain a une capacité sans pareille à « augmenter » les virtualités de nos vies et cette plus-value dépasse en intensité toutes celles des robots.

Etes-vous comme votre personnage, peureuse vis-à-vis du monde et de ses guerres, en proie à une paranoïa… somme toute justifiée par moments ?
Cette conscience aiguë de Jason des menaces du monde, bien réelles, ne va pas sans distance critique, et même dirais-je humoristique quant aux réponses dérisoires qu’il y apporte, avec ses réserves de riz basmati à la cave et ses tentatives altruistes…  Si Jason est assiégé, c’est par son angoisse de père, son besoin d’aimer, de comprendre, de se situer dans l’histoire, d’être mieux vivant.

Votre livre porte à la fois les ressentis personnels d’un homme mais aussi beaucoup des sujets les plus préoccupants de ces dernières années, comme le mouvement Anonymous, les expulsions, le retour au système des rafles et la reconduite a la frontières de migrants qui risquent leur vie. Quel est le rôle de l’écrivain d’aujourd’hui par rapport à tout cela ? Et celui de la littérature ?
Je n’ai pas pour projet d’écrire une littérature « engagée » mais suis convaincue que l’écriture est un en soi engagement, que l’écrivain y joue le tout de l’existence, de ses convictions, de son histoire, de sa manière d’être au monde.

Pourriez-vous nous parler de vos derniers coups de coeur littéraires ?
Congo et La bataille d’occident d’Eric Vuillard (Collection Un endroit où aller, Actes-Sud) – Requiem pour un père de Josef Winckler, (Verdier) et Ces choses-là, de Marianne Alphant (POL)

Si une musique devait accompagner votre roman ?
The Photographer, de Philip Glass

Un film fondamental à vos yeux ?
Le Miroir d’Andrei Tarkovski

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.