Mother, de Luc Lang

De presque toutes les scènes de Mother, on aurait volontiers envie de rire, si seulement on ne gardait pas en tête tout le tragique vécu par Le fils. Le respect tient la franche rigolade à distance, même si l’on ne peut s’empêcher de pouffer devant tant d’humour. Car c’est bien avec humour que Luc Lang raconte les rapports mère-fils entre ses deux personnages. Ces deux-là étant devenus fiction, gardons-nous de faire un trop étroit rapprochement entre l’auteur et son narrateur. On sait combien tout se transforme, dans ces affaires-là, particulièrement sous le joug du souvenir.
Ne pas s’attendre ici à une quelconque violence physique, si ce n’est parfois par la privation de certaines denrées qui ne conviendraient pas à la «philosophie alimentaire» de la mère. Ce qui nous attend est plus insidieux, infiniment plus complexe qu’une gifle en pleine figure, ou qu’un abandon pur et simple. Ce que vit le fils avec sa mère, c’est d’innombrables petites frustrations, un éternel ahurissement face à un culot monstre et une indigence maladive en matière de savoir-faire maternel.
De la Mother de Luc Lang, on pourrait dire qu’elle est sans âge dans sa folie : tour à tour provoquant son monde comme une petite fille – ce que font souvent les vieilles dames séniles -, ou affirmant le plus fermement du monde qu’un bel avenir s’offre enfin à elle, et qu’après, tout ira mieux, et donc incapable de s’ancrer dans le présent, d’en profiter, de s’en réjouir et de le vivre, La mère est cette femme qui ne cesse d’espérer que ça change, que tout change. Comme un bidibule pivotant sur lui-même dans un mouvement ininterrompu à la recherche d’une herbe plus verte, d’un horizon meilleur, elle semble ne pas même s’apercevoir que son fils l’aime encore assez pour être présent, le maudissant lorsqu’il n’y est pas, ou même parfois quand il y est, mais toujours de façon à ce qu’il se demande ensuite s’il a rêvé, si elle n’est pas un tant soit peu excusable ou simplement aliénée.
Ce qui ressort de Mother, c’est que tout n’est pas aussi simple qu’une porte fermée sur un monde que l’on ne veut plus voir ni entendre. Il y a des douleurs que l’on est assez fort pour supporter, si bien qu’on s’y soumet encore et encore, jusqu’au point de renoncer. Il y a des douleurs, aussi, qui ne surpassent pas cette fichue culpabilité qui tiraille, à laquelle on préfère tout.
Il y a aussi l’écriture, qui vient un jour pour rassasier de tout ce que l’on a pas pu saisir ni comprendre, les mots venant à bout des maux sans qu’on s’y attende, la littérature au secours du malamour qu’on éprouve. Plus difficile qu’une porte fermée à double tour, et tout aussi définitif.

Mother, Luc Lang, Stock, 2013.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.