Entretien avec Valentine Goby

Suite à la parution de Kinterzimmer, Valentine Goby a accepté de revenir avec nous sur l’écriture de ce roman, ses rencontres, ce qu’elle en retient, et l’accueil du livre, qui se trouve être un des plus beaux livres de cette rentrée. Rencontre.
D’où est partie l’idée d’écrire Kinderzimmer ? Aviez-vous depuis longtemps envie d’écrire sur les camps ? et pourquoi sur la Chambre des enfants ?
Il y a beaucoup de raisons à l’écriture de ce roman, conscientes et inconscientes.
D’abord, j’ai connu l’existence d’une Kinderzimmer – « chambre des nourrissons » – de Ravensbrück à travers la rencontre d’un homme de 65 ans, Jean-Claude Passerat, né de mère déportée en 1944. Stupéfaite, j’ai cherché des documents, trouvé peu de témoignages, de traces du lieu et de ceux qui l’ont traversé : il n’y a pas d’archives de Ravensbrück, quasi rien. Alors j’ai eu le désir de raconter cette histoire extraordinaire. Ce qui n’est pas nommé, ça n’existe pas.
Ensuite, il y a mon obsession de la mémoire : les témoins sont presque tous morts. Ma génération est la première qui n’a aucun contact direct avec la guerre, et avec les camps. Or le témoignage, paradoxalement, nous relie et nous sépare, traçant une frontière radicale entre le témoin et les autres. Nous n’avons que le roman pour entrer dans cette histoire qui n’est pas la nôtre, et à laquelle je sens que pourtant j’appartiens. J’aime citer cette phrase de Jeanne Benameur, qui trouve en moi un écho puissant : « Notre âge est sans limite, et nul ne peut dater l’origine de mes larmes ». Les événements infusent les générations au-delà de celles qui les ont traversés.
Cette démarche est finalement assez proche de celle qui a guidé beaucoup de mes romans, dans lesquels je me suis penchée sur les faiseuses d’ange, la peine de mort, les femmes tondues à la Libération, la décolonisation…Je n’ai pas voulu écrire « sur les camps ». Je n’ai jamais envie d’écrire « sur » quelque chose – le sujet n’est jamais en soi un projet – , mais à partir de quelque chose, ou de quelqu’un, qui propose un point de vue différent sur une réalité connue. La Kinderzimmer, ce n’est pas le camp, c’est une anomalie dans son fonctionnement. C’est aussi un manifeste à travers lequel s’exprime un parti pris inouï : celui de la vie, quelle que soit sa durée ; celui de la vie ordinaire, en dépit des barbelés et des atrocités quotidiennes. La Kinderzimmer dit que Ravensbrück est encore un lieu de lumière. Mais je dois préciser, quand vous dites « les camps », que Ravensbrück n’est pas un camp d’extermination, c’est un camp de déportation principalement politique. Y enfanter est donc extrêmement périlleux, mais pas a priori impossible. Cela dit, pour revenir au sujet de votre question : je n’ajoute pas ma voix à celle des témoins, je questionne le témoignage, pour comprendre comment résoudre la distance qui fait obstacle entre ceux qui savent et ceux qui écoutent. J’ai essayé de rendre par le corps (la maternité), et par la langue, qui sont des territoires communs intergénérationnels, ce qu’a été l’apprentissage de cette réalité de Ravensbrück : tout le roman est écrit au présent, pas à pas, il se fonde non sur l’Histoire avérée, mais sur l’Histoire possible. Donc il n’y a plus ceux qui savent et les autres. Il y a des naïfs, c’est tout . J’ai tenté de construire des personnages qui, comme l’enfant à naître, sont des figures de nourrissons : ils n’ont aucune connaissance des images et de la langue du camp, ils sont sans aucun repère, sans a priori, et en restituant la complexité de cet apprivoisement jamais terminé, je voulais affirmer aussi le poids de l’ignorance dans nos existences : nos vie, leurs vies, sont / étaient des paris. En cela, nous pouvons nous rejoindre, sans prétendre nous substituer les uns aux autres.

Avez-vous peur de la critique pour ce livre ?
Votre question contient déjà une idée de la réponse ! Bien entendu, j’attends avec plaisir et angoisse les critiques qui accompagnent mes sorties de roman. Je sais que ce roman pose une question particulièrement délicate, qui est la légitimité du romancier. Cette question n’est pas neuve, elle est posée de façon violente depuis la Deuxième guerre mondiale et la découverte de la Shoah : indicible, l’expérience contraindrait à l’abstinence les romanciers qui ne l’ont pas traversée. Et même, si l’on suit Elie Wiesel, la fiction est totalement impossible pour évoquer l’Holocauste – rappelez-vous « La vie est belle », le film de Benigni. Encore une fois, la Shoah n’est pas mon contexte, mais quand on évoque le mot « camp », la question de la légitimité s’étend considérablement, comme par contamination, quels que soient les camps : voyez comment Soljenitsyne a reproché à Vassili Grossman d’avoir évoqué dans « Vie et Destin » des événements qu’il n’a traversé « que » comme journaliste… on touche avec cette guerre à des expériences extrêmes de souffrance dont certains imaginent qu’elles ne sont racontables que par les témoins, ou les historiens.
Je n’ai pas craint ce type de critique quand j’écrivais l’histoire d’une femmes tondue, ou bien l’exécution de l’avorteuse Marie-Louise Giraud et de son bourreau bien réél Jules Henry Desfourneaux. Ou encore l’assassinat de Gaston Calmette par Henriette Caillaux en 1914, ou les massacres commis par la France au Cameroun au moment de la décolonisation – et la polémique est pourtant aiguë sur ce sujet. Je n’ai pas eu peur, et on ne m’a jamais ôté ma légitimé à écrire ces romans. Avec la Deuxième guerre mondiale et les « camps », on touche au sacré, au Mal dans sa forme la plus radicale, massive, peut-être, à ce jour, et le romancier doit prendre des précautions constantes.
Je sais que je suis exhaustivement documentée. Je sais aussi que les trois bébés français sortis vivants de Ravensbrück, l’une des mamans encore vivante, et la puéricultrice de la Kinderzimmer m’ont fait confiance, ont lu le manuscrit, et l’ont jugé bon. Des gens peut-être seront choqués, auront le sentiment d’une usurpation de parole. D’autres prétendront qu’un romancier doit avant tout saisir son temps. Tant pis. Je vais vers l’ombre, j’essaie d’y débusquer des motifs en voie d’effacement. Sur ma légitimité, non, je n’ai pas peur. Mais bien entendu, il y a d’autres raisons de ne pas aimer un livre.Quels ont été vos rapports avec les déportés durant vos investigations ? Qui avez-vous rencontré ?
J’ai rencontré les 3 enfants français revenus vivants de Ravensbrück, Jean-Clause Passerat, Sylvie Aylmer, Guy Poirot, la maman de ce dernier, qui vit à Nancy, et l’incroyable Marie-José Chombart de Lauwe, déportée politique à 17 ans et devenue la puéricultrice de la Kinderzimmer. Avant de rencontrer cette dernière, j’ai essayé de prendre contact avec plusieurs anciennes déportées de Ravensbrück, mais beaucoup ont manifesté une forte réticence à m’accompagner dans l’écriture d’une fiction. La confiance, et finalement, après lecture du manuscrit, la bénédiction de M-J. Chombart de Lauwe ont été déterminantes.
J’ai lu tout ce qui a été publié et traduit en français sous forme imprimée, concernant Ravensbrück, et l’ensemble des témoignages inédits conservés à la BDIC de Nanterre. J’ai dû, hélas, surtout dialoguer avec des disparues.

Hormis la matière de ce livre, que retenez-vous de ces rencontres ?
Ce sont des rencontres exceptionnelles. Parce que l’histoire de ces gens est exceptionnelle, et parce que leur générosité est tout aussi extraordinaire : ils vous confient leur histoire, une parole, une intimité dont ils ont le sentiment qu’elle n’est pas leur propriété exclusive, mais qu’elle fait partie d’une histoire qui est aussi la nôtre. Jean-Claude Passerat a été récemment victime d’un AVC, et lui qui vivait pour transmettre son histoire, peut continuer à la faire entendre à travers le roman. Un lien affectueux s’est tissé, se tisse avec les anciens « bébés », ils ont l’âge de mes parents, qui donne une perspective incroyable à nos existences singulières.
Evidemment, la rencontre avec Marie-José Combat de Lauwe est un point d’orge de cette aventure, c’est un monument d’histoire à elle toute seule, dont l’engagement s’est poursuivi toute la vie en faveur notamment de l’enfance malmenée et des populations fragiles, comme les Roms récemment. Mes livres sont toujours des espaces de rencontres privilégiées, j’ai beaucoup de chance.
Maintenant que vous avez achevé l’écriture du livre, que sont devenus vos personnages ? Sont-ils toujours présents à votre esprit ?
Oui bien sûr. Le livre a été publié le 21 août, c’est un tout petit encore. Nous allons vivre en fusion pendant une année au moins. Et puis les personnages, les problématiques et obsessions qu’ils incarnent sont là depuis plus longtemps que ce livre, plus longtemps peut-être que l’écriture. Ils ne déménageront sans doute jamais tout à fait.

Comment situez-vous Kinderzimmer dans l’ensemble de votre œuvre ?
C’est un roman traversé de thématiques récurrentes dans mon travail : l’histoire des femmes, le corps, la maternité, la filiation, la tentation de la mort, le choix de la vie… Mais c’est un roman qui plus que les autres s’engage explicitement sur un point : la nécessité de saisir l’histoire aussi par la fiction. C’est quasi l’intitulé de mon cours pour Sciences-Po l’année prochaine.

Comment articulez-vous vos deux métiers ? Se complètent-ils toujours l’un l’autre ?
J’ai enseigné 8 ans au collège, le français et le théâtre , mais j’ai arrêté il y a quatre ans. Maintenant je passe énormément de temps avec les scolaires, mais avec une autre casquette, du primaire à la Terminale en raison du spectre très large de mes livres. Je participe parfois à des colloques universitaires et vais enseigner à Sciences-Po l’année prochaine, sur le thème des rapports entre littérature et fiction. Tout cela est cohérent, les livres nourrissent mes interventions et projets concrets avec les publics. Je ne suis pas une écrivain de tour d’ivoire, j’aime partager mes questionnements, mes trouvailles, et ma jubilation à écrire.

A ce stade, pensez-vous à une adaptation au cinéma ? En tant que lecteur, on y pense parfois. Mais tout de suite après, on pense bien sûr à Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay.. et on se dit qu’il est parfois préférable qu’une fiction reste écrite et laisse place à la liberté d’imagination du lecteur. Quelle est votre position sur ce sujet ?
Je n’ai aucune position arrêtée. Je pense que la littérature et le cinéma sont deux terrains radicalement différents. Un livre porté à l’écran ce n’est plus le livre initial, bien entendu. Ce n’est pas dommage, c’est juste une autre approche, qui transfère à l’image un rôle que l’écrivain tente de donner aux mots. Parfois c’est sublime – La route de Mac Carthy, Virgin Suicides de Eugene Eugenides, parfois c’est raté – Germinal de Zola… Dans mon cas, l’intérêt d’un film tient au pari de transcrire dans l’image la construction de cette langue par laquelle Mila apprivoise le réel du camp et de ses transformations intérieures. Comment faire « sonner » cet apprentissage, que je traduis moi par des saillies phonétiques dans le texte, des crochets, des italiques qui forment comme un code de lecture. Kinderzimmer est un sujet original, mais s’affranchir de la problématique de la langue me semble limiter considérablement l’intérêt du livre. J’ai un frère réalisateur, en film d’animation principalement. Il a très envie de réfléchir à un « vrai » film à partir de ce roman… on verra !

Un roman, on l’a dit plus haut, n’est ni un livre d’histoire, ni un témoignage. Néanmoins, lorsqu’il est réussi comme c’est le cas ici, il donne immanquablement envie d’aller plus loin. Parmi les œuvres « accessibles » et même si elles sont rares, que conseilleriez-vous à vos lecteurs ?
Tout Charlotte Delbo, à commencer par la trilogie « Auschwitz et après » , pour moi il n’y a pas un livre tiré de l’expérience des camps qui atteigne à la fois ce réalisme et cette poésie ; Imre Kertesz, la trilogie « Etre sans destin » ; Robert Antelme, évidemment, « L’espèce humaine » ; plus « universitaire », le livre « Ravensbrück » de Germaine Tillon, un classique, qui est une tentative de condenser tout ce qu’on peut savoir sur ce camp dont les archives ont été détruites. J’ajouterai, pour la densité de l’expérience des camps soviétiques aux camps nazis et son amitié exceptionnelle avec Milena, la fiancée de Kafka, et la langue magnifique, Margarete Bubber-Neumann : « Déportée à Ravensbrück ». Vous remarquez que je ne cite pas Primo Levi, Semprun, Appelfeld, mais ils sont des classiques bien entendus, et surtout, j’ai à cœur de citer des femmes, dont la parole sur le sujet reste encore, hélas, une référence souvent secondaire, en dépit de la force de leur écriture.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.