Je m’appelle Europe, de Gazmend Kapllani

Je m’appelle Europe est le récit d’un immigré qui arrive en Grèce. Le narrateur est bien sûr Albanais, tout comme Gazmend Kapllani qui a émigré en Grèce en 1991. Il raconte les difficultés que peut représenter une telle transition. Il y a d’emblée certains changements à opérer, et ils ne sont pas seulement d’ordre culturels. Il y a la langue, bien sûr, qui représente le premier pas essentiel, la première barrière à franchir après la frontière, mais il y a également tout ce qui habite le quotidien, et osons le dire : le racisme d’un peuple.

«C’est la vie…Ce qui fait progresser un homme, c’est sa capacité à changer et à accepter le changement»

Dans son récit, le narrateur convoque d’autres témoignages, comme celui, absurde et incroyable, de Katerina Barbogia, née à Athènes en 1988. Ses deux parents étaient originaires d’Afrique lorsqu’ils ont émigré en Grèce. Son père, venu du Ghana, a fini par divorcer et partir en Suède, où il a finalement obtenu la nationalité suédoise. Katerina est restée avec sa mère. A 18 ans, elle apprend que jusqu’à présent elle figurait sur les papiers de sa mère, et qu’il lui faut désormais un passeport personnel : le problème est qu’elle ne figure pas sur les registres d’Etat civil athéniens, et qu’on lui demande d’aller chercher un passeport dans son pays d’origine, ce Ghana qu’elle n’a jamais connu, pour pouvoir formuler sa demande de papiers. Elle est désormais clandestine, après avoir vécu toute sa vie en Grèce… Bien sûr, si elle se rend au Ghana, elle ne pourra plus revenir. On ne peut tous les citer, mais que dire de ces gens qui ont quitté le Liban, et ont tenté plusieurs fois d’y revenir en risquant leur vie, repartant pour ne pas voir leur pays anéanti devant leur impuissance… que dire de ceux qui ont trouvé la mort sur le chemin de la survie tant convoitée ?

Que dire du refus de chaque pays à fournir simplement des papiers à celui qui n’en a pas. Que dire de ce procédé qui consiste à nier un être, et à peu de chose près, le condamner à mort ?

L’auteur nous en offre un florilège de ces histoires, entrecoupant son propre récit de témoignages douloureux. Son narrateur parle de son départ de l’Albanie, périlleux ; il parle surtout de l’acharnement à s’approprier une langue si éloignée de la sienne, réputée pour être si difficile. Il s’agit là de son premier engagement envers ce pays qui l’accepte d’abord avec difficulté, puis avec reconnaissance. Mais toujours, la langue le repoussera en marge, et de la façon la plus paradoxale : il explique que c’est en lui faisant remarquer qu’il « parle bien le grec, pour un albanais », qu’on lui rappelle le mieux sa condition d’immigré. Par là-même, en lui faisant ce compliment, sans le savoir on le remet de l’autre côté de la frontière, on lui rappelle qu’il n’est pas d’ici mais de là-bas, et qu’un grec parlera toujours mieux le grec qu’un étranger. A l’évocation de cette anecdote, on se dit que même les gens tolérants sont dotés intrinsèquement de cette capacité à repousser les autres. Le titre, très évocateur, nous ramène à l’ambiguïté des frontières au sein de cette union.

Je m’appelle Europe, Gazmend Kapllani, Traduit du Grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo, Editions Intervalles, Juin 2013, 153 pages, 19 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.