Nana, de Valérie Massadian

Nana a quatre ans, et elle vit avec sa mère, elle-même hébergée parfois par le grand-père, sauf lorsqu’elle décide de se retirer avec sa fille dans une maison au fond des bois.
Un univers mortifère

La ferme du grand-père est un élevage de porcs où la pudeur n’est pas vraiment de mise : dès leur plus jeune âge, ici, les enfants assistent à la mise à mort, la mise à feu, puis au découpage des bestiaux gémissant de terreur un instant plus tôt. Le spectateur est d’entrée de jeu logé à la même enseigne, grâce à une introduction très habile qui met infiniment mal à l’aise, autant qu’une scène pornographique : on s’inquiète de ce qui va suivre, mais plus encore de ce que le réalisateur osera montrer aux enfants et à ceux qui se trouvent derrière l’écran.
La scène est chargée de suspens et notamment grâce à sa lenteur, qui contraste avec soudaineté dans le scénario.

Très vite on comprend que traiter les enfants comme des adultes est un enjeu du film : la petite Nana oscille ainsi entre la bienveillance et l’attention du grand-père, la crudité et la cruauté du monde adulte, d’ores et déjà bien intégrées par l’enfant, et surtout la négligence de la mère.

De la solitude à la solitude

Un beau matin, Nana se retrouve seule dans la maison, au milieu de la forêt. Deux solutions s’offrent à l’enfant : partir à la recherche d’un parent, ou rester et attendre, comme si rien de spécial n’était arrivé. Nana choisit la seconde solution et l’on se doutait qu’elle allait apprivoiser cette solitude et les tâches quotidiennes par une belle exposition de Valérie Massadian : tant que sa mère est là, hormis pour tout ce qui concerne directement l’enfance, telle la lecture d’histoires où la mère ne se révèle d’ailleurs pas très habile, le quotidien ne comporte ni aide, ni douceur, ni protection particulière.

Scène terrible de l’enfant tentant de manger sa viande sans pouvoir la découper, sous le regard d’une mère qui ne réalise tout simplement pas son rôle de mère…
Il apparaissait presque évident qu’allumer un feu n’avait aucun mystère pour Nana, et pourtant… on reste ébahi, notamment devant le talent de cette toute jeune actrice pour ce rôle particulièrement difficile, dur, sensible aussi.L’on veut croire que l’enfant ne réalise pas non plus ce qui l’entoure, ce qu’elle vit et découvre. Qu’il ne s’agit là pour elle que d’un jeu. Mais c’est sans compter la cruauté de Valérie Massadian qui pousse ce conte noir et son spectateur jusqu’au bout de l’abîme. Bien sûr que Nana comprend. Bien sûr qu’elle sait. Elle est seulement investie trop et trop tôt de ce courage immense, et de ce sentiment de responsabilité qui ne devrait être connu et assumé que bien plus tard. Un jour elle en a tout simplement assez de jouer à l’adulte qu’elle n’est pas.

Un film aussi dérangeant que Tide Land, mais plus cruel encore car bien loin situé des rêveries et de l’imagination. Un personnage extraordinaire aussi, et une jeune actrice à suivre. Une prouesse que cette réalisation tout en silences où l’ironie qui se moque des adultes à travers la caméra, et par l’intermédiaire de Nana, car enfin quand tout est fini, celle-ci demande : «ça va grand-père ?». Et si être adulte était un jeu ?

Nana, Valérie Massadian, sorti en DVD chez Epicentre.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.