Clichy, de Vincent Jolit

Un tel livre n’aurait pu exister si Louis Ferdinand Céline avait vécu dans une époque comme la nôtre. A moins qu’il n’ait fait partie, alors, de ces rares écrivains encore incapables aujourd’hui d’utiliser une machine à écrire ou un ordinateur. Nous pouvons donc rendre grâces à l’âge de Céline !

Clichy raconte en effet l’histoire du roman Voyage au bout de la nuit. Non pas l’histoire de son écriture, mais celle de son passage du manuscrit au tapuscrit, par l’intermédiaire d’Aimée, la dactylographe du dispensaire où travaillait Céline en tant que médecin.
Vincent Jolit fait de cette rencontre d’abord un joli conte, où la littérature du bonhomme est d’abord perçue comme subversive, ratée, vulgaire. Mais l’inattendu se produit : ce qui choque et décontenance Aimée finira par la transformer malgré elle. Ô pouvoir de la littérature subversive !
Au-delà de la rencontre entre le futur écrivain de renom et la copiste, on se régale de l’incursion très intime, presque sensuelle, de cette dernière dans le manuscrit de Céline. Le roman réinvente et offre à voir ce moment de l’histoire où pour ainsi dire Le voyage appartiendrait non plus à un auteur, mais à deux : car réécrire, retranscrire un ouvrage donne immanquablement lieu à une sorte de réapropriation du texte. C’est donc en partie cette relation au Voyage que Vincent Jolit explore dans son Clichy. A partir de quel moment, de quel degré de participation peut-on dire que l’on détient en partie la paternité d’une oeuvre écrite ? A partir de quel degré d’implication on peut se considérer comme un intime de l’oeuvre ? Surtout, réécrire mot à mot un texte, même si ce n’est que pour le copier d’un support à un autre, n’est-il pas la promesse d’en connaître tous les secrets, de la structure à la pensée ?
Vincent Jolit pourrait s’arrêter de parler d’Aimée, au moment où le livre n’est plus entre ses mains, et il ne s’en cache pas. Finalement, il choisit plutôt de rendre hommage à cette femme dont très peu de gens ont parlé, alors qu’elle a joué un rôle fondamental dans l’histoire du roman qui a failli obtenir le Prix Goncourt en 1932 (de celui qui l’a obtenu en revanche, on ne retient rien du tout). Ironie de l’histoire donc, que cette élévation au rang d’héroïne d’une femme laissée au ban de l’histoire littéraire.
La manoeuvre de notre auteur est donc plus que louable : remettre à sa place (à Clichy) une histoire passionnante, nous intéresser au destin d’une femme injustement laissée en marge, nous amuser du caractère plutôt saugrenu de Céline, et pour finir, nous coller une furieuse envie de sortir Le Voyage et nous y plonger une fois pour toutes.
Voilà un roman qui en cette rentrée nous donne beaucoup de plaisir, parce qu’il détourne ou réaménage (le sait-on ?) une rumeur vieille de près d’un siècle. C’est plein d’audace, fort élégant, et pincé d’un humour justement placé. Un roman intelligent, en somme, qui nous révèle un talent à suivre.

Clichy, Vincent Jolit, Editions de la Martinière, 22 août 2013, 144 pages, 14,90 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.