Entretien avec Raphael Meltz, pour Urbs

Suite à la parution de Urbs chez Le tripode en aout dernier, Raphael Meltz a accepté de répondre à nos questions. Un honneur tant l’homme est discret.

Urbs est-il davantage une entreprise de destruction, ou de reconstruction ?

Je dirais : je n’en sais rien. Quand on écrit un livre, on ne se demande pas si on est là pour tout casser ou pour laisser un monument ; et quand on a fini, on préfère laisser les lecteurs analyser ce qu’ils ont lu comme bon leur semble. (Vous aurez compris que « on » veut dire ici « je ».)

Qu’est ce qui vous a décidé à écrire un tel roman après vos Suburbs ?

Ce livre est mon troisième roman, après Mallarmé et moi et Meltzland : c’est en regard de ces deux livres (bêtement indisponibles, mon précédent éditeur ayant fait faillite) qu’il faut le lire. La série Suburbs, elle, n’est pas fictionnelle : il s’agit de récits de voyages dans les périphéries. Évidemment il y a un jeu de miroir entre Urbs et Suburbs : roman sur la ville vs. récits sur les banlieues (sauf qu’en réalité les choses ne se déroulent pas exactement comme prévu).

Leur série va-t-elle continuer d’ailleurs ?

J’espère. C’est prévu pour : a priori, il me reste un certain nombre de lieux à explorer.

Pourquoi avoir choisi la littérature plutôt que l’archéologie et l’histoire ?

Par paresse : pour qui a un peu de rigueur, écrire vraiment de l’histoire est épuisant, parce qu’il faut recouper, sourcer, mettre en perspective. Le roman, c’est beaucoup plus facile : on écrit ce qu’on veut, comme on veut, et si on se trompe sur des dates, sur des lieux, il suffit de dire : « mais voyons, c’est de la littérature ! ».

Pouvez-vous nous raconter l’histoire du chevalier blanc ?

Son histoire, je ne la connais pas plus que vous : à la différence de la plupart des personnages de la fiction moderne, le chevalier blanc n’a pas de passé, pas de psychologie, pas même d’avenir. Il n’est là que pour m’empêcher d’écrire tranquillement. Il a pris la place de l’avocat du diable présent dans mon premier livre, toute la question étant : combien de fois vais-je pouvoir recycler ce vieux truc de la conscience de l’auteur en lui donnant un nom qui ait l’air un peu classieux (le roi des limbes, le seigneur de l’histoire, le croc-en-jambes-mental, etc.) ?

Dans ce livre vous interpellez le lecteur, manipulez le temps, n’épargnez rien aux personnages. On pourrait croire que ce livre a été votre terrain de jeu, est-ce exact ?

Je me demande : est-ce qu’il n’y a pas une connotation un peu péjorative dans l’expression « terrain de jeu » ? Notez que ce côté un peu rabaissant peut très bien me convenir : imaginons qu’écrire soit comme jouer dans un bac à sable. Et que quand on a fini, on va sagement ranger sa pelle et son seau plutôt que d’aller se faire prendre en photos dans la presse dite culturelle.
Plus sérieusement, je vais répondre « oui » à votre question. Franchement : qui n’aurait pas envie de s’amuser en écrivant un livre, aussi grave soit-il ? Regardez ce brigand de Georges Perec : il fait un lipogramme en « e » pour parler de l’absence de ses parents (La Disparition) et une farce sur le sport pour parler des camps où ils sont morts (W ou le souvenir d’enfance). Si ça n’est pas de la politesse du désespoir, ça.

Votre éditeur et vous avez choisi de faire paraître le livre pour la rentrée de septembre, que pensez-vous de ce moment, et de la sphère littéraire en général ?

J’aime bien que vous utilisez le terme « sphère » pour parler de l’univers littéraire : qui dit sphère dit ballon, n’est-ce-pas ? Voulez-vous dire que la rentrée littéraire, c’est un peu comme la reprise de la Ligue 1 ? L’image me semble osée, mais pourquoi pas ?

Ce livre a-t-il été aussi une thérapie pour le deuil de votre ami ?

Par principe, je considère qu’il n’est pas utile de commenter le fond de son propre travail. C’est tout l’intérêt de l’objet livre : il se suffit à lui-même, il est clos. Le reste, contrairement à la formule usuelle, ce n’est plus de la littérature.

Du coup, vous accordez aussi un certain pouvoir à la littérature en tant qu’auteur. En tant que lecteur, que vous apporte-t-elle ? Que croyez-vous qu’elle puisse apporter ?

Je ne voudrais pas paraître pénible, mais il me semble que n’importe quel écrivaillon, si mauvais soit-il, qui décide d’écrire un livre croit un peu à ce que peut apporter la littérature aux lecteurs. Mais il me semble qu’il vaut mieux que je vous évite les formules du type « la littérature m’a sauvé la vie », ou « sans livres, que serions-nous ? ». En général, je ne sais pas répondre à ces questions très générales et somme toute assez intimes.

Vous disiez un jour : « Gardez un peu de folie. C’est trop triste, sinon ». Et si justement, ce que j’appelle la « sphère » littéraire, redevenait plus folle, si la rentrée et ses romans cessaient subitement d’être une mode, ou un bateau chargé de plusieurs modes (écrits de l’intime par-ci, quête de l’ouest par-là…), qu’en pensez-vous ?

Pour tout dire, je suis moins dérangé par le phénomène médiatique de la « rentrée littéraire » que par la grande majorité des gens qui se proclament « écrivains » tout en étant si peu originaux dans leur manière de s’exprimer, voire même de penser. C’est sans doute assez naïf de ma part, mais je suis toujours assez stupéfait par l’esprit de sérieux de cette corporation professionnelle, par la façon qu’ils ont, ces « écrivains », de rester si sages, si raisonnables, lorsqu’ils se retrouvent ensemble, par exemple lors de salons du livre ou autres cocktails.
Donc, oui, et là je vais essayer de répondre à votre question : ce serait bien qu’il y ait un peu de folie dans ce milieu-là. Qu’il y ait un peu plus (je ne demande pas la lune, non plus) d’écrivains, d’éditeurs, de journalistes gentiment cinglés. Il me semble qu’à d’autres époques, c’était plus le cas – et je dois dire que ça me manque pas mal.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.