Gravity de Alfonso Cuaron

Dans l’espace personne ne vous entendra crier

 Pour sa première mission dans l’espace, le docteur Ryan Stone est supervisée par l’astronaute vétéran Matt Kowalsky. Pourtant la mission simple et routinière vire rapidement au cauchemar quand leur appareil est détruit. Très vite s’engage une lutte pour la survie ou l’ennemi n’est autre que le vide sidéral.

Terre étrangère, terre promise

Y a-t-il encore un endroit vierge de faux compromis, de promesses non tenues, où l’art pourrait enfin s’exprimer sans subir le diktat des entités sur-consoméristes au point de se faire débaucher ? Avec Gravity, Alfonso Cuaron est là pour nous rappeler que ce lieu devrait être le cinéma.

A cinquante et un ans, Alfonso Cuaron n’est point le réalisateur le plus prolifique. En vingt ans de carrière, Gravity n’est en effet que son septième long-métrage. D’ailleurs sept ans sont passés depuis son magistral film d’anticipation Les fils de l’Homme, et malgré quelques piges ci et là, on pouvait se demander à juste titre ce qu’il nous mijotait.

Quatre ans et demi !!! C’est le temps qu’il lui aura fallu pour achever Gravity, un accouchement douloureux certes mais la beauté du bébé est à l’image de l’ambition démesurée de son auteur : à couper le souffle.

Pourtant le cheminement de Cuaron vers cette fameuse terre promise fut loin d’être simple à l’image des protagonistes de ses différents films. Le réalisateur d’origine mexicaine fut longtemps tiraillé entre rester fidèle à ses origines (se souvenir de son film sur l’adolescence Y tu mama tambien ) ou bien conquérir la vraie terre promise du cinéma, Hollywood (conquête avortée par l’échec relatif Des grandes espérances et pour l’accueil mitigé très sévère du public de son segment d’Harry Potter, le plus réussi pourtant de la saga).

Ainsi chacun de ses films traite de liberté, de rêve de grands espaces, d’espoirs brisés par une douloureuse fatalité le plus souvent due à l’Homme. Que ce soit en montrant l’emprisonnement injuste du prisonnier d’Azkhaban, Luisa délaissée et trahie par son époux ou encore le chemin de croix de Clive Owen et ici une catastrophe provoquée par la négligence de certains, Cuaron s’est toujours efforcé de montrer des anges déchus à la recherche d’un sol de salut. C’est encore plus vrai dans Gravity, où la liberté de l’espace et de ces corps en mouvement promettent à Ryan Stone une mort certaine quand seul un retour sur la Terre et ses entraves incarnent sa survie.

En apesanteur

Bien entendu, Gravity c’est bien plus que cela. Cuaron touche la grâce en atteignant la fragile alchimie entre ses thématiques personnelles, un visuel hors normes que n’aurait pas renié Kubrick et un script au premier abord des plus simples.

Mais avant d’expliquer la nature du film, autant dire de suite ce qu’il n’est pas, un film de science-fiction. Thriller spatial ou fiction spatiale, Gravity ne répond aucunement aux critères du genre auxquels on veut l’associer. Point une description du présent dans l’avenir, le film pourrait fort bien se dérouler de nos jours, tant aucune avancée technique ni même de repères temporels ne sont indiqués. En lieu et place, Cuaron s’efforce de respecter au maximum la véracité scientifique et ce de façon méticuleuse, se rapprochant fortement de 2001 ou pour les nostalgiques de Destination Moon.

Au-delà de l’exactitude, force est de constater la maîtrise technique stupéfiante de Cuaron. Si les effets spéciaux sont spectaculaires car criants de réalisme dans la reconstitution, la mise en scène quant à elle dénote tout le talent du cinéaste. Après ses plan-séquences prodigieux des Fils de l’homme, Cuaron récidive avec un exceptionnel plan séquence d’ouverture de plus de dix minutes renvoyant à ceux de La soif du Mal ou d’Eyes wide shut. En outre la caméra fait preuve d’une virtuosité époustouflante embrassant le ballet des corps virevoltants comme Kubrick en son temps. La référence au maître atteint d’ailleurs son apogée quand Cuaron filme Stone en position fœtale comme Kubrick le fit avec Bowman, ce toujours avec une grande maestria.

Mais toute cette technique ne serait rien sans un scénario certes simple de premier abord mais terriblement bouleversant. Ici encore, Cuaron entretient un suspense haletant, une course contre la montre et contre la mort à l’instar de ses précédents films. Comme la dernière virée de Luisa, le sauvetage de Sirius Black, ou escorter Kee et son enfant vers un monde meilleur, Gravity nous fait vivre la lutte de cette femme non pas pour vivre mais pour trouver une raison de continuer. D’ailleurs Sandra Bullock impressionne tant par son interprétation que son implication physique. Elle reprend en quelque sorte le flambeau laissé il y a quelques années par Sigourney Weaver. Ryan Stone la nouvelle Ripley en quelque sorte et bien plus.

Anxiogène, immersif, bouleversant, les adjectifs ou superlatifs manquent pour définir à sa juste valeur un film comme Gravity. Dire qu’il y a eu un avant et un après peut s’avérer trompeur ou réducteur. Par contre, le film marque l’empreinte d’un auteur parvenu enfin à maturité, d’une œuvre qui atteint enfin les cimes d’une Olympe artistique sans fard ni compromis. Une autre façon pour définir l’un des seuls chefs d’œuvre du vingt et unième siècle.

Film américain d’Alfonso Cuaron avec George Clooney et Sandra Bullock. Sortie 23 octobre 2013. Durée 1h30

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre