Toute la noirceur du monde de Pierre Mérot

On a tenté de reprocher à Pierre Mérot un culot monstre, on l’a presque traité de facho. Le livre devait initialement être publié chez Stock. En fin de compte, Manuel Carcassonne arrive à la direction de la maison, refoule la Noirceur de Pierre Mérot, dont le livre est finalement publié chez Flammarion. Celui-ci raconte les déboires d’un prof puant qui décide un jour de prendre sa carte au Front National. Tout cela à la première personne.
Ce qui nous fâche, ce n’est pas le débat autour de la publication. Ce n’est pas non plus que lon serait tentés de croire que le narrateur est en fait une partie de l’auteur, ou son faux/vrai jumeau/miroir. Ce n’est même pas, à la rigueur, que l’auteur se soit cru obligé de rappeler ce pacte de lecture qui consiste à ne pas confondre bêtement auteur et narrateur. Non. Décidément, jusque là, tout pourrait à peu près fonctionner car après tout, la littérature, on ne le répétera jamais assez, est décidément le lieu où l’on peut tout se permettre.
Mais voilà : la quatrième de couv annonçait quelque chose de prometteur «A travers ce personnage, P. Mérot met en scène la noirceur qui hante nos sociétés séduites par l’extrémisme et gagnées par le mépris et la haine de l’autre».
Oui, cette quatrième de couverture promettait de faire une véritable incursion dans le mécanisme de séduction des masses par l’extrémisme, dans celui, aussi, plus réduit, du système de pensée d’un homme comme tout le monde. On s’attend à quelque chose de difficile, bien sûr, parce que c’est de surcroît un sujet fort d’actualité. Et bien non.
Le personnage de Jean Valmore, c’est son nom, est un repère de sinistrose. Non, il n’est pas comme vous et moi. C’est un connard fini qui n’a pour qualité que son amour pour l’orthographe, entraperçu entre une partouze, un meurtre, une branlette et un dégommage de clébard abandonné, à coup de glock.
Non seulement son narrateur est un abruti, mais non content de ses phrases, l’auteur se croit obligé de faire glousser celui-ci à tout bout de champ pour nous faire comprendre qu’il trouve lui-même son comportement hilarant… partout, à vrai dire, où le charme de la suggestion aurait pu rattraper un peu de finesse.
Non, Pierre Mérot ne met pas «en scène la noirceur qui hante nos sociétés». Il met en scène toutes les noirceurs possibles en un seul personnage… ce qui le rend peu crédible, et donc moins intéressant, moins dangereux parce qu’improbable. C’en est presque criminel de vouloir faire croire que les extrémistes sont des abrutis, criminel parce que dangereux d’insinuer que les extrémistes ne sont pas des gens lambda. Bien au contraire, ils sont ceux qui accumulent silencieusement mille frustrations sans agir autrement que par un vote sanction, le refuge de l’extrême. Oui, on peut tout se permettre en littérature, sauf annoncer que l’on va dresser le portrait d’une société à travers un personnage auquel on fait finalement porter tous les chapeaux. Raté.

Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot, Flammarion.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.