[Analyse] Amazonia, de Thierry Ragobert

Amazonia, c’est d’abord un projet d’envergure, comme l’indiquent ces quelques chiffres : un casting de 40 singes capucins, 5000 espèces animales représentées, 2,5 millions d’insectes, 40 000 espèces végétales et surtout : 2 ans de développement, de recherches et d’écriture, 9 mois d’acclimatation avec l’équipe pour les animaux principaux, et pas moins de deux ans de tournage en Amazonie. On ne parle même pas du côté technique de la chose, tant les prouesses de cet aspect du film sont évidentes et impressionnantes. On se souvient encore de notre émerveillement à la découverte du fameux Atlantis, de Luc Besson. Nous ne sommes pas ici dans un milieu marin, ni à des kilomètres de profondeur et pourtant Amazonia nous emmène parfois bien loin de ce que nous connaissons.

Ce qui apparaît comme évident, c’est l’envie de concilier aventure, passion, et spectacle de la nature.

 

Faire parler la nature : la nature romanesque
Très clairement, nous ne sommes ni devant un film invitant à la passivité, ni en train d’assister à un spectacle de cirque où les animaux auraient été dressés pour nous émouvoir ou nous faire rire. Il ne s’agit pas non plus seulement de l’histoire d’un animal, ou de ses congénères. Il s’agit de tout un écosystème qui a sa propre vie, à laquelle s’habituent toutes les espèces qui l’habitent. De là est venue l’idée de faire découvrir au spectateur ce monde tout à fait différent et immensément riche, en le plongeant à l’intérieur par le biais d’un animal très proche de nous, par son regard sur cet espace à apprivoiser. C’est ainsi qu’est née l’histoire de ce petit singe capucin vivant parmi les hommes, qui lors d’un accident d’avion se retrouve seul au milieu de l’Amazonie sauvage. L’animal, apeuré mais curieux, va devoir se débrouiller seul et retrouver un semblant de vie dans cet écosystème plutôt hostile… L’histoire avait un point de départ, puis s’est construite au fil des montages : il ne s’agissait pas ici de faire une histoire et d’entrainer les singes à jouer celle-ci. Il s’agissait de les laisser faire, de laisser faire l’imagination, et de sortir de tout cela un film-documentaire vierge de commentaires, où l’image parlerait d’elle-même, où les regards et les bruits des animaux et de la végétation se suffiraient à eux-mêmes pour tisser une sorte de conte.



Un retour aux origines, à l’essentiel
La suite est faite de rencontres plus ou moins glorieuses et impressionnantes avec des espèces telles que l’anaconda, la mygale, et des centaines d’autres qui sont pour le moins colorées et épatantes. C’est alors que le plaisir des yeux nous gagne, et à notre tour nous sommes pris d’une curiosité sans bornes : la dopamine nous titille à mesure que l’on découvre ce qui se cache dans cette gigantesque forêt, et l’on en redemande. Nous ne voyons pas des images fabuleuses, nous sommes au coeur d’un paysage fantastique. Le moindre pas d’insecte est répercuté tout autour de nous, tout comme le bruissement des feuilles, la déglutition des capucins, ou encore la peau du serpent qui glisse sur la terre humide. Avec les singes, nous découvrons l’aventure absolue, la redécouverte d’une nature sauvage magnifique et dangereuse, fourbe parfois, souvent pleine de surprises. Plus qu’aucun mot, l’image et le son représentent l’alliage parfait pour découvrir un environnement aussi riche. Dans Amazonia, nous sommes un animal comme les autres, et nous partons en quête de notre propre survie, ressentant la faim, le froid, l’humidité et la peur comme ce petit héros si proche de nous.



Un ensemble absolument convainquant
Au total, plus de 100 heures de tournage auront abouti à ce résultat de 85 minutes, tourné en relief. Les premières images sont impressionnantes car nous survolons une forêt amazonienne qu’on aurait envie de toucher des doigts, le seul défaut du film, du moins en 3D, étant peut-être que cet effet s’étiole à mesure que l’on avance vers la fin. Une pensée qu’on pourrait d’ailleurs nuancer, puisque c’est justement à la fin qu’on nous demande de reprendre notre place, en nous éloignant pour de bon de cette forêt dans laquelle on nous a convié à passer plus d’une heure de merveille.


Qui d’autre que Bruno Coulais pouvait se charger de la musique d’Amazonia ? Ses mélodies tendres et judicieuses s’accordent parfaitement avec l’ambiance du long-métrage, laissant toute leur place aux espèces présentes. On ressort du film époustouflé, émerveillé et enrichi. C’est une expérience à part entière, d’un autre genre que Gravity, mais qui juste après, nous laisse penser qu’à l’aube de 2014, on n’en a pas terminé avec les possibilités infinies du cinéma. Que les prouesses techniques soient d’ordre graphique, ou qu’elles relèvent ici d’une innovation parfaitement maîtrisée en termes de captation sonore et visuelle, d’une adaptation extraordinaire des métiers techniques au milieu sauvage, nous sommes en droit de penser qu’il y a là de belles promesses pour l’avenir du cinéma, tous genres confondus. Amazonia en est un bel exemple.

Amazonia, de Thierry Ragobert, film franco-brésilien.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.