Snowpiercer de Bong Joon Ho

Un train en hiver

2031, la terre n’est désormais plus qu’un vaste désert suite à une nouvelle ère de glaciation. Ne reste plus alors qu’un train condamné à errer éternellement avec à son bord les derniers rescapés de l’espèce humaine. A l’avant les riches et en queue les plus démunis. Jusqu’au jour où la révolte éclate…

Après Barking Dog, Memories of Murder, The Host et Mother, Bong Jon Ho revient sur les écrans avec une adaptation très personnelle de la bande dessinée éponyme signée Jean-Marc Rochette. En revanche, le cinéaste délaisse un casting exclusivement asiatique et se tourne vers une équipe très américanisée, avec en tête d’affiche, l’acteur Chris Evans connu pour son interprétation du super-héros Captain America.

L’univers original de Snowpiercer  (le transperceneige en français) tient du décor post apocalyptique classique mais réserve son lot d’originalités et se rapproche d’une autre série cette fois-ci de romans, La compagnie des glaces.  Pourtant, Bong Joon Ho se détache très rapidement des enjeux du récit original et la lutte pour la survie, ses ambitions sont toutes autres.

Le postulat de départ est simple ; Curtis doit mener la révolte des plus démunis en se dirigeant wagon après wagon vers l’avant du train afin de renverser l’aristocratie toute puissante dirigée par l’énigmatique Wilford.  Avec une base aussi pauvre, le pire était à craindre, et on pouvait s’attendre au mieux à une analyse politique sans saveur (cf le récent Elysium) voir à une succession de combats dénuée d’intérêts digne d’un mauvais jeu vidéo.

Mais c’est mal connaître le trublion, qui s’il n’atteint pas les cimes de ses précédentes œuvres, accouche tout de même d’un des films les plus aboutis cette année.

Non Snowpiercer n’est pas un énième film apocalyptique (et heureusement après les calamiteux Oblivion, After earth et World War Z). C’est avant tout une fable politique brûlante où la lutte des classes se transforme rapidement en révolution prolétaire. Le sang coule à flot et l’avancée sociale est symbolisée par la progression de wagon en wagon. Pourtant, Bong Joon Ho dresse un portrait plus subtil qu’il n’y parait – riches et pauvres ne diffèrent pas tellement dans la sauvagerie-, et donne une approche tout aussi darwinienne que marxiste.

Le train plus qu’un vecteur de survie, devient un champ d’expérimentation sociétal, microcosme métaphorique à peine voilé de notre société.

En sus de l’allusion politique, l’allégorie religieuse se profile rapidement ; le train devient l’héritier de l’arche de Noé et le cœur de la machine, un dieu mécanique idolâtré par tous.

Qui plus est ses thématiques d’apparence classique voir éventées prennent tout leur sens grâce à la caméra et la mise en scène ingénieuse de Bong Joon Ho. Tantôt frénétique et sauvage (les combats témoignent de plusieurs explosions de violence), tantôt poétique (le flocon virevoltant durant l’affrontement, la bataille filmée tel un ballet) et enfin tantôt burlesque (la trêve du nouvel an, la scène de cours élémentaire), la réalisation fait preuve d’une grande virtuosité. Par ailleurs, Chris Evans égratigne son image de good guy et livre une interprétation de haute volée.

Mais surtout, Bong Joon Ho s’affirme de plus en plus comme l’un des derniers cinéastes Kubrickiens. Kubrick disait que Chaplin optait pour le contenu sans le style, Enseinstein le style sans le contenu. L’idéal serait bien sûr d’associer les deux mais la démarche de Chaplin lui importait plus. Ces dernières années de nombreux cinéastes se sont contentés du style et finalement font désormais preuve d’une vacuité affligeante. Tout l’inverse de Bong Joon Ho, capable de renouveler sans cesse ses ambitions tout en conservant une identité visuelle et un univers très personnels. A l’instar de Kubrick, il ne renouvelle pas les genres mais déforme plutôt leur fonction afin de délivrer un propos très différent de l’attente du spectateur. Memories of Murder était un faux polar et un vrai portrait de la société sud-coréenne, The Host un faux film de monstres et un pamphlet politique culotté, quant à Snowpiercer, on découvre un miroir du monde désabusé en lieu et place d’un film post apocalyptique. En outre le cynisme du bonhomme continue de faire mouche un peu plus à chaque conclusion. Après le tueur quidam, le père qui perd une fille et gagne un fils, voici Adam et Eve transformés en autiste asiatique et en jeune afro-américain. Un pied de nez à la symbolique irrévérencieuse.

S’il n’atteint pas les cimes de ses prédécesseurs, Snowpiercer est une nouvelle pierre à l’impressionnant édifice cinématographique du coréen. Bong Joon Ho s’affirme de plus comme le cinéaste le plus doué et le plus important de sa génération. Rien que ça…

Film sud-coréen de Bong Joon Ho avec Chris Evans, Song Kang-Ho, Ed Harris. Durée 2h08. Sortie le 30 octobre 2013

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre