[Analyse] Une question de vie ou de mort, de Michael Powell et Emeric Pressburger

Si Orphée m’était conté

Seconde Guerre Mondiale. Voué à une mort certaine, le pilote Peter Carter se confie pour une ultime fois à June, opératrice radio avec laquelle il communique en plein crash. Pourtant, il survit miraculeusement, retrouve June et entame une relation amoureuse. Mais, très vite, un étrange messager lui annonce qu’une erreur a été commise ; jamais il ne devait réchapper de son accident. Afin d’infléchir sa destinée, Carter va devoir se plier aux volontés d’un tribunal céleste.

Entretenir un soupçon de mystère devient un art qui se perd, tant le manque de finesse des auteurs actuels est de plus en plus flagrant. Désormais, le moyen d’entretenir la surprise consiste dans le principe du retournement final, plus connu sous le nom de twist ; procédé désormais balisé et souvent trop utilisé de Usual suspects au Sixième sens jusqu’au récent Insaisissables. Principe d’autant plus délicat dans le domaine du cinéma fantastique, où, force est de constater, peu de cinéastes connaissent ou saisissent la nature du genre défini si bien par Todorov.

Pourtant l’après-guerre a vu fleurir quelques perles du genre, en grande partie dues au maître incontesté Jacques Tourneur. Cependant quelques années après l’éclosion de ce dernier, Joseph Mankiewicz avec L’aventure de Madame Muir s’était confronté au sujet avec succès et un an avant lui, le tandem Powell Pressburger également avec cette Question de vie ou de mort. A l’instar de  49ème parallèle,  Une question de vie ou de mort est un film proche de l’armée britannique, censé montrer notamment ses rapports excellents avec l’armée américaine et symbolisé par les liens entre Carter, June et le médecin.

Mais très vite, il s’éloigne de ce sujet quelque peu réducteur pour donner une leçon narrative, et brouillant sans cesse le spectateur, témoin tantôt des hallucinations de Carter ou peut-être de sa rencontre avec l’au-delà. D’emblée, on dénotera sa superbe exposition confrontant l’infinité du cosmos au destin en comparaison insignifiante d’un seul homme. Pourtant c’est ce seul homme qui déroge semble-t-il au bon fonctionnement du processus divin. Du moins le croit-il. Toujours en sursis, entre folie et victime du courroux des cieux, Carter devient Eurydice et June l’Orphée qui le tirera des enfers. En inversant les rôles, Powell fait preuve d’une audace remarquable, tant le rôle de la femme au sein d’un univers militaire était insignifiant à l’époque. June d’ailleurs sauvera Carter à deux reprises une première fois dans l’avion et une seconde contre le tribunal. On se souviendra après coup de l’escalier sans fin preuve de l’ingéniosité des cinéastes et de leur incroyable puissance créative.

Voyage au cœur d’un genre, Une question de vie ou de mort consacre les auteurs des Chaussons rouges au rang de véritables artistes et relègue définitivement l’image trop restrictive d’habiles techniciens.

Film britannique de Michael Powell et Emeric Pressburger avec David Niven, Kim Hunter, Marius Gring. Ressortie le 11 décembre 2013. Durée 1h44. Sortie originale 1947

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre