[Analyse] Le vent se lève, de Miyazaki

Seuls les anges ont des ailes

 L’histoire de Jiro Horikoshi, ingénieur aéronautique de génie oeuvrant pour Mitsubishi, et lié de près ou de loin à la destinée du Japon.

 Il y a vingt-cinq ans l’Europe et La France (re)découvraient le manga et les films d’animation japonaise avec le film Akira d’Otomo. En l’espace de quelques années, c’est un florilège de films de qualités diverses qui débarqua du pays du soleil levant avec à la clé quelques auteurs phares et immédiatement remarqués. En sus d’Otomo, Satoshi Kon et Mamoru Oshii reçurent un accueil chaleureux des cinéastes occidentaux tandis que Takahata et Miyasaki firent l’objet de dithyrambes de toutes sortes aussi bien de la presse que du grand public. Beaucoup s’accordèrent pour dire que le siècle suivant serait manga ou ne serait pas, un nouveau genre populaire était en train de naître. Aujourd’hui, la situation est toute autre, la grave crise économique japonaise a refroidi la production, Satoshi Kon est décédé, quand à Otomo et Oshii, ils ne sont plus que les ombres de ce qu’ils représentaient jadis.

Quand à Miyasaki, il signe avec Le vent se lève, son ultime long métrage, testament si il en est à la fois d’une époque, d’un pays, d’un art. Je n’ai jamais été particulièrement touché par sa filmographie, la jugeant parfois abusivement trop enfantine, ni Le voyage de Chihiro ( pourtant ours d’or à Berlin ) et encore moins Totoro ne m’ont transporté. Ce sont plutôt ses œuvres plus mures qui m’ont attiré Princesse Mononoké et Porco Rosso en tête.

D’ailleurs avec Le vent se lève, le cinéaste lorgne de nouveau vers le rêve d’Icare, la liberté des airs à l’instar de son Porco Rosso. Le rêve est d’ailleurs l’objet de ce biopic furieusement nostalgique reprenant les vers de Paul Valery. Un biopic, c’est d’ailleurs chose rare au sein de l’animation nippone, seul Satoshi Kon s’y était exercé avec brio et son Millenium Actress. Satoshi Kon justement, Miyasaki le cite allègrement en usant ici d’un onirisme inhabituel en lieu et place de son féerisme trop souvent nonchalant. Que ce soit pour simuler le tremblement de terre de Tokyo, les images de la guerre ou encore la course à l’invention, Miyasaki fait preuve ici d’une retenue, d’une pudeur et d’un sens de la métaphore qu’on ne lui connaissait plus depuis…Porco Rosso. Le vent se lève c’est avant tout l’histoire d’un doux rêveur qui va sacrifier éthique, amour et avenir au service de ses inventions ; le cynisme rejoint alors la mélancolie si bien que l’on a du mal à croire que c’est bien l’auteur de Totoro qui nous livre un spectacle d’une telle maturité. Mieux encore, il fait preuve ici d’un classicisme bienvenu où la poésie décrit au mieux les sentiments et les épreuves des protagonistes. Miyasaki écrit au fil des minutes un testament pas seulement le sien mais celui de tout un genre, quand les auteurs se mettaient à rêver et ne pensaient plus à la matérialité ambiante.

Même si son public habituel risque de déchanter, force est de constater que la prise de risque de l’auteur mérite vraiment l’attention pas seulement parce qu’elle se pose comme l’ultime pierre d’un édifice de près de quarante ans. Tout comme John Huston qui avait conclu sa carrière avec sa plus belle pièce ( Les gens de Dublin ), Miyasaki signe également son film le plus pertinent à défaut d’être enivrant.

Film d’animation d’Hayao Miyazaki. Avec les voix d’Hideaki Anno, Miori Takimoto. Sortie le 22 janvier 2014. 2h06

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre