[Analyse] Lettre d’une inconnue, de Max Ophüls

L’importance d’être constant

Ancien pianiste de talent et séducteur invétéré, Stefan reçoit une mystérieuse lettre la veille de son départ. A sa lecture, il se plonge dans le récit de Lisa, la tragique histoire d’une jeune femme éperdument amoureuse de lui.

Pour le second film de sa carrière hollywoodienne, Ophüls, réfugié aux Etats-Unis choisit d’adapter l’œuvre éponyme de Stefan Zweig. Roman singulier constitué uniquement d’une longue et intense lettre, Lettre d’une inconnue relevait d’une véritable gageure pour une adaptation sur grand écran. Pourtant, Ophüls signe ici non seulement un portage réussi mais également son meilleur film américain et un authentique chef-d’œuvre.

Dès les premières minutes, Ophüls nous tient en haleine par une narration à la fluidité incomparable, composée uniquement de retours en arrière, morceaux de la passion d’une vie, celle tout en contraste d’une femme pudique et réservée à un homme aussi brillant que volage. Pourtant, Ophüls refuse systématiquement le pathos mais aussi fait tout aussi rare la rage dévorante trop souvent usitée à l’écran pour montrer la tragédie d’un amour non partagé.

En lieu et place, il nous offre un drame tout en retenue à l’image de son héroïne et ne cesse de surprendre tout du long. Le mystère entretenu, l’histoire de cette liaison aussi fugace qu’oubliable pour l’un et inoubliable pour l’autre, et surtout cette volonté constante de ne pas sombrer dans les clichés usuels afin de conserver l’intensité dramatique de l’œuvre originale. Porté par des acteurs en état de grâce, Lettre d’une inconnue ne cesse d’émouvoir sans arracher une seule larme. Au cœur du malheur, peut-on vraiment blâmer la lâcheté de l’un ou la candeur presque outrancière de l’autre ? Chacun cherchera une réponse mais personne ne peut vraiment condamner ou pardonner totalement l’attitude des protagonistes.

 Et puis il y a cette scène du manège, tour du monde en pensée, instant d’éternité qui porte son auteur au firmament.  Un moment poétique, mélancolique, éphémère qui résume à lui seul le film mais aussi justifie pleinement sa vision.

Avec Lettre d’une inconnue, Ophüls signe non seulement un classique incontournable, injustement méconnu du grand public, mais surtout une leçon mélodramatique rarement égalée. Le temps d’un long-métrage, il nous livre quelques vers en image, et des strophes qui résument si bien l’amour, la constance et l’inconsistance, le courage et la pureté des sentiments. Une leçon de vie….

 Film américain de Max Ophüls avec Joan Fontaine, Louis Jordans, Mady Christians. Durée 1h28. Sortie novembre 1948. Ressortie le 19 février 2014. Sortie en dv et blu-ray aux éditions Carlotta le 18 mars 2014

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre