Entretien avec Jean-Louis Bailly

A l’occasion de la sortie de son dernier livre, Jean-Louis Bailly a accepté de répondre à nos questions. Un entretien dont on avait envie depuis longtemps.

Qu’est-ce qui vous a inspiré « Un divertissement » ?

Je peux, pour une fois, être très précis sur les sources de ce Divertissement. D’abord, la très vive inquiétude que m’avait inspirée la santé de mon fils qui avait alors 8 ans : durant 24 heures, jusqu’à des analyses parfaitement rassurantes, nous avions craint le pire. Bien sûr, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Or, le lendemain, j’avais constaté que faire cours, activité banale mais prenante, chassait presque entièrement cette angoisse de ma pensée. Quelques mois plus tard, durant l’oral du bac, je me suis dit que la concentration exigée par ce labeur aurait pu jouer le même rôle, et que ce serait une excellente illustration du « divertissement » pascalien (la phrase de Pascal est citée en 4ème de couverture).

N’aviez-vous pas peur de la réaction de vos proches face à cette fiction qui dramatise davantage ce qui est arrivé ?

Non, au contraire : le reflet exact de la réalité aurait été plus « compromettant » que ce récit, dans lequel la part d’imaginaire demeure importante. De même, ma fille a pu se reconnaître dans la toute jeune enfant que je décris, mais pas dans ce qu’est devenu le personnage. Cela dit, écrire un roman suppose toujours une certaine prise de risque : on s’expose, dans tous les sens du terme.

Quel a été votre processus d’écriture, par rapport à vos précédents livres, parus chez L’arbre vengeur ? On sent ici qu’il s’agit moins d’un jeu que d’un investissement, est-ce exact ?

En réalité, ce livre précède ceux qu’a publiés L’Arbre vengeur, mais pas mal de déboires éditoriaux en ont retardé la publication.

Le processus d’écriture a été très simple, puisque j’avais toute ma documentation à portée de main et de mémoire : nul besoin de recherches… Ce n’est pas une paresse de ma part que d’avoir situé le récit dans mon milieu professionnel : je voulais, pour une fois, me tenir au plus près de la (ou de ma) réalité, avec le moins de détours possibles par l’imaginaire qui est mon « terrain » habituel. Le travail a surtout été un travail d’organisation, autour d’un dévoilement progressif, et de l’alternance entre le présent du personnage et son passé proche ou lointain : j’ai une volonté de clarté, et je ne voulais pas que ces divers plans temporels rendent la lecture difficile. Donc, pas mal de tâtonnements de ce côté-là.

Ce qui explique que je vous paraisse plus investi dans ce roman que dans les autres, même si dévoiler son imaginaire est sans doute aussi risqué et impudique que d’aborder des thèmes plus proches de la réalité. Donc, oui, ce que j’écris au sujet de la paternité, du plaisir d’enseigner et des doutes qui ne cessent pourtant de m’assaillir dans l’exercice de ma profession, tout cela me tient vraiment à cœur. Mais ma vie est, heureusement, beaucoup moins dramatique que celle de mon personnage, et mes deux enfants m’ont essentiellement apporté, et m’apportent encore, équilibre et bonheur – comme mon métier, du reste, qui m’apparaît toujours magnifique après plusieurs dizaines d’années !

Comment conciliez-vous écriture et enseignement ? 

Quand un texte doit sortir, il sort ! L’écriture, la lecture, sont toujours du temps volé… Les vacances se prêtent parfois à l’écriture. Mais ma méthode (si j’en ai une) consiste à laisser un texte « mûrir », sans rien écrire. Quand je pense le tenir, je me mets à l’écriture assez intensément, dans tous les interstices que me laisse mon métier, le matin avant les cours, au café, le soir tard, tout le temps, en marchant dans la rue même… Je mène alors la double vie que connaissent tous les romanciers, dans laquelle la vie inventée paraît parfois plus réelle que l’autre… c’est très excitant ! Comme j’écris des romans généralement courts, le premier jet ne me prend que quelques semaines. Ensuite, l’étape des innombrables relectures peut se comparer au travail de l’ébéniste qui polit, peaufine, traque le moindre défaut – même dans des coins de son ouvrage que nul ne remarquera jamais. Le premier jet est un ours mal léché : relire, c’est lécher son ourson, un travail fastidieux apparemment, mais comme on veut que l’ourson soit beau et viable, ce n’est pas aussi pesant qu’on le croit…

Vos élèves vous lisent-ils ?

Mes élèves me lisent parfois, mais il est rare qu’ils me parlent de ce que j’écris, par timidité j’imagine (même lorsqu’ils n’ont pas de timidité envers moi par ailleurs…). Il arrive qu’après avoir lu un de mes livres, ils m’en fassent dédicacer un exemplaire pour l’offrir à un autre de mes élèves… Parfois, ils m’en parlent bien des années plus tard et je m’aperçois qu’ils les ont tous lus ! Je crois qu’à l’âge du lycée, la situation les déconcerte, et qu’ils ont du mal à faire le lien entre le professeur qu’ils connaissent et l’homme forcément « autre » qui écrit des romans.

Il y a une part de mystère dans ce récit, un ton énigmatique. Non ?

J’aurais du mal à répondre à cette question, mais elle me fait plaisir… Car l’inquiétude que j’ai à propos de ce roman est précisément qu’il soit trop limpide, trop univoque, trop étroitement limité à son thème principal. Si vous y voyez une part d’énigme, j’en suis donc ravi… Cette énigme est peut-être celle de ces enfants que nous faisons et qui nous échappent (heureusement, bien sûr !) sans que nous sachions quand, comment, pourquoi… Peut-être aussi les mystères du personnage principal, qui ne manque pas d’ambiguïtés ni de zones d’ombres.

Pour moi, un livre est réussi quand l’auteur y voit tout ce qu’il a voulu y écrire (d’où la nécessité d’un travail conscient et scrupuleux), et qu’en dépit de cela, les lecteurs y découvrent une foule d’aspects qui lui avaient échappé…

 C’est une jolie formule pour parler de ces différents points de vue, qui ramènent d’ailleurs au lien parent/enfant : tout comme les livres, les enfants grandiraient en devenant des électrons libres que l’on ne peut protéger, et surtout d’eux-mêmes ?

 C’est exactement cela ! Quand les enfants vivent leur vie, on ne peut que leur souhaiter de « bonnes fréquentations » ; quand un livre est dans le public, on espère qu’il rencontrera de bons lecteurs qui développeront ses potentialités… même lorsqu’ils ne tiennent pas un blog culturel !

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.