Persona d’Ingmar Bergman

Voyage au bout de la nuit

 Une actrice au fait de sa gloire est frappée soudainement de mutisme. Elle part alors se reposer dans une clinique réputée. L’infirmière à sa disposition tisse peu à peu un lien fusionnel avec elle jusqu’à la destruction…

 Cynisme et paranoïa sont les leitmotivs du cinéaste suédois. Quand il ajoute à ses thèmes récurrents une symbolique empreinte de mysticisme, il donne à son œuvre une singularité intemporelle. Metteur en scène à part quand Godard, Leone et Kubrick réinventaient le septième art, Bergman relève pourtant de la même veine que les auteurs précédemment cités. Elément phare de sa filmographie aux côtés du Septième sceau, Persona fait figure encore aujourd’hui d’objet furieusement vénéneux dont le contenant acide s’accorde harmonieusement au contenu insaisissable. Car si la comparaison déconcertera un bon nombre, Persona possède la même aura indicible que le 2001 de Kubrick sorti deux ans plus tard. On le voit une première fois et l’incompréhension nous happe. On le voit une, deux, trois fois, et on commence à en déterminer les contours. Puis on le revoit une énième fois et on s’aperçoit que tout était à notre portée, ce dès le départ.

Dès les premières secondes, Bergman brise les défenses du spectateur, armé d’un générique choc. La crudité des images sans être insoutenable dérange, perturbe ; pourtant ce qui s’ensuit, sans jamais aller aussi loin à l’écran, plongera n’importe qui au cœur du doute et de ses peurs les plus profondes. Le discours, les silences et les ellipses feront passer l’ouverture pour un conte pour enfants. Le suédois nous plonge dans une introspection inhumaine, poussant peu à peu ses protagonistes aux confins de la folie. Les vingt premières minutes dans la chambre d’hôpital annoncent d’emblée le drame à venir. Comment ne pas être frappé par l’atmosphère glacée rendu possible par la nudité des décors d’albâtre ?

Et puis vient le temps des confidences, des jugements, de la trahison. Les interrogations surgissent peu à peu puis les deux faces d’un miroir se dévoilent. Film avant gardiste sur le dédoublement de la personnalité, Persona devient tout à coup le géniteur des œuvres psychotiques à venir du polar de Fleisher, L’étrangleur de Boston au poétique Mullholand Drive de David Lynch.

Expérience traumatisante, voir Persona c’est observer un poison qui coulerait lentement dans nos veines jusqu’à l’implosion. Œuvre démente faite par un dément, Persona ne se regarde pas, ne se comprend pas, mais se vit tout simplement, vécu dont on ne ressort pas indemne.

Film suédois d’Ingmar Bergman avec Gunnar Bjornstrand, Bibi Andersson. Ressortie en dvd 25 février 2014 aux éditions Carlotta.

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre