Entrée du personnel, de Manuela Frésil

Entrée du personnel est un documentaire tourné dans un abattoir. Les témoignages du personnel se relaient donc durant une heure, dans plusieurs cadres : on apprend d’abord les cadences, par l’image de milliers de poulets suspendus venant rapidement à la rencontre des ouvriers pour être vidés, ficelés, empaquetés, étiquetés. Le geste est répétitif, quel que soit l’emplacement choisi ou attribué, et surtout très rapide. C’est que cette force de la cadence est obtenue grâce à des machines qui sont venues renforcer la chaîne de fabrication. Mais au lieu de soulager les ouvriers, ces machines sont entrées en compétition avec eux, leur imposant un rythme plus soutenu, plus attrayant pour les industriels.

C’est ce geste qui s’inscrit dans la chair de ces découpeurs de chair. Un geste qui n’en finit pas, même la nuit, et qui meurtrit les corps et les âmes. Manuela Frésil a choisi d’illustrer les propos des ouvriers à ce sujet par des images où ils sont tous filmés en train de reproduire un geste qu’ils connaissent par coeur, qui s’est presque dilué dans leur ADN. A la plage, devant l’usine, ou dans un bureau syndicaliste, le geste accompagne celui qui le reproduit chaque jour plusieurs heures. C’est une épaule qui s’enkilose, un os de calcaire qui se crée, une articulation qui lâche, un canal carpien qui se bouche pour remplir les bouches de milliers de consommateurs auxquels on recommande et vend de plus en plus de viande.

Et puisque le documentaire parle des hommes des abattoirs, c’est sur eux qu’il se concentre. Nulle place ici pour la violence de la mort de l’animal, ou pour sa souffrance : elle est présente mais Manuela Frésil n’a pas choisi de s’appuyer sur elle pour montrer toute l’horreur de ce lieu que l’on cache aux yeux du monde. Le personnel est montré comme une victime collatérale de cette industrie. Si l’on tue les vaches, les cochons, les veaux et les poulets, on tue aussi celui qui les met à mort, les dépèce, et les répertorie. L’ouvrier d’abattoir est celui qui ne peut faire autrement que d’aller affronter une ambiance de mort, de sang, d’odeurs nauséabondes et de froid. A mesure qu’il transperce les peaux, la sienne se durcit. Il se ferme, sans réel espoir de sortir d’ici. Et quand il le fait enfin, il ne se passe « pas une nuit sans qu’il ne tue une vache ».

Les temps modernes de Charlie Chaplin est un film qui date de 1936. On y voit cette même frénésie de la cadence infernale imposée par un patron assoiffé d’argent, assis confortablement dans un bureau luxueux et aseptisé. On y voit cet homme machine que l’on retrouve dans Entrée du personnel, aujourd’hui, 78 ans plus tard. Ce qui nous paraissait improbable, absurde et drôle il y a trois quarts de siècle se produit aujourd’hui dans le monde entier, à l’abri des regards. La réelle question concernerait peut-être l’utilité de cette torture-là. Ce serait de se demander s’il est bien utile aujourd’hui de produire autant, toujours plus vite, pour que de plus en plus de personnes se nourrissent à bas prix de quelque chose dont ils pourraient se passer, et cela au détriment des animaux, mais aussi de l’humain qui est exploité à cette seule fin. Et dans ce paragraphe, nous ne nous attardons pas encore sur le gâchis dont parlent les employés, ce gâchis immense que l’on comprend comme un gâchis total et universel.

Un documentaire très éclairant, sobre et efficace, qui a obtenu de nombreux prix. A voir.

Un DVD disponible aux éditions Shellac.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.