Les heures pâles, de Gabriel Robinson

Outre un titre très séduisant, Les heures pâles possède le charme de la belle littérature. Il s’agit du récit d’un jeune journaliste qui décide de prendre son envol à Paris en quittant sa région natale, et qui va apprendre peu après que son père, flic irréprochable, a mené des années durant une double vie dont le résultat est de lui octroyer une soeur de 18 ans qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam.

 L’histoire commence pourtant de manière très poétique, avec une séance de sorcellerie au fond de la cambrousse : deux jeunes mariés vont y recueillir l’avis des Dieux de ce territoire sauvage sur ce que sera leur vie, sur ce que porte en elle cette jeune épouse craintive qui a peur de l’eau. Déjà, quelque chose cloche, pour ainsi dire : les Dieux ne semblent pas être d’accord avec les faits que les deux amoureux connaissent. A partir de ce point, on se croit embarqué dans la famille d’intellectuels bobos en mal d’aventure. Finalement, on se retrouve avec des parents plutôt conventionnels et raisonnables et surtout un père policier, à la tête dure, sûr de lui, mais gentil comme un ours, un fan d’Eddy Mitchell avec un glock contre le flan, et un blouson de cuir sur le dos. Les images sont tellement fortes qu’on revoit les années 80, avec Bebel à la Télé, et la dernière séance sur le point de s’arrêter une dernière fois.

Grandir, c’est se détacher du père, et de la mère. Le narrateur quitte donc Lyon pour s’installer à Paris et mener sa vie. Là, il fera une rencontre édifiante avec Depardon (la chance). Peu après, il rencontrera vraiment son père : ou plutôt, c’est son père qui se sentira obligé de se dévoiler. Les deux frères et leurs parents ne sont plus seuls : il y a une maîtresse et une petite fille devenue adulte elle aussi. De quoi éclater pas mal de barrières intra crâniennes pour qui se croyait à l’abris des surprises.  Voilà qu’il faut pour le moins passer de « je quitte mes parents » à « je les soutiens ». Devenir cet appui qu’ils étaient pour l’enfant autrefois, à peine mis le pied dehors.

 «On connaît rarement sa famille, on connaît mieux ses amis.»

 Ainsi le narrateur nous explique-t-il, non sans humour, le destin de sa petite famille devenue grande dans le plus grand des secrets, ce qui éclaire par ailleurs une certaine prophétie dont on s’est régalé en début d’ouvrage, et qui remonte à présent mi-menace mi-curiosité au coeur d’une vie qui tente tant bien que mal de se construire malgré ce badaboum.

 Les heures pâles est une histoire passionnante parce qu’elle ne s’arrête pas à cette découverte d’une demie-soeur enfouie dans la double-vie d’un père. Elle va bien au-delà du simple mensonge, de la lâcheté ou de la traîtrise. On parle ici également de ce qui s’assume, au sens le plus large du terme, et pour chacun des membres de la famille ainsi rompue. C’est exactement cela, Les heures pâles, ce moment où l’on pâlit après la nouvelle, et qu’il convient de dépasser pour vivre encore.

 Les heures pâles, Gabriel Robinson, Intervalles, Septembre 2013, 164 pages, 17€

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.