Cutter’s way d’Yvan Passer

Le temps des cicatrices

Handicapé par une blessure subie lors de la guerre du Viêt-Nam, Alex Cutter voit sa vie professionnelle brisée et son couple agonisé. Lorsque son meilleur ami assiste accidentellement à l’assassinat d’une jeune femme, il voit l’occasion de sortir de sa torpeur et entreprend une quête vers la vérité…ou la folie.

 Voir Cutter’s way c’est d’abord l’occasion de (re)découvrir Yvan Passer, cinéaste tchèque contemporain de Milos Forman mais resté quant à lui par trop méconnu d’un large public.  A première vue tous les clichées de ces films du début des années quatre-vingt. Le triangle amoureux, les vétérans brisés par la guerre du Viêt-Nam et une pseudo investigation apparemment sans grand intérêt. Pourtant s’arrêter là reviendrait à passer à côté d’un film hors norme, rondement mené. Sans atteindre les sommets de Cimino et de the Deer Hunter, Yvan Passer revisite avec brio le thème des soldats brisés par la guerre du Viêt-Nam à travers ceux qui s’y sont rendus et celle qui est restée à les attendre. Pourtant point de portrait élogieux de nos trois protagonistes, on assiste plutôt à la déchéance de trois êtres à la dérive. La guerre et l’amour pourtant si antinomiques les rassemble et les divisent. Les démons de l’alcool, la lâcheté de l’un et l’obsession de l’autre sont autant de maux qui les feront chuter dans l’abîme. Passer n’use jamais d’artifices pour conter ce psychodrame mais des images simples et une narration épurée ; le triangle amoureux cohabite mais ne se supporte plus, Alex son malaise et sa rage, ou Richard le séducteur indécis et couard. Les liens tissés hors-champ deviennent peu à peu distendus pour finalement mieux renaître dans la tragédie.

Qui plus est Passer ajoute une trame policière bienvenue, qui sans jouer avec nos nerfs jouent avec ceux des personnages, leur santé mentale, leurs certitudes. Le réalisateur ne s’intéresse point à la résolution de l’intrigue (l’énigme subsiste jusqu’au bout), l’investigation n’est juste un prétexte pour faire mieux ressortir les ressorts relationnels jusqu’à les faire exploser.

Cutter’s way appartient à cette race de bijoux oubliés injustement. Yvan Passer met en scène magnifiquement le désespoir, l’honneur, l’amitié et l’amour à travers un semblant de film noir, où vivre relève autant de l’aventure humaine que d’une farce tragique.

Film américain d’Yvan Passer avec Jeff Briges, John Heard, Lisa Eichorn. 1981. Ressortie le 25 juin 2014. Durée 1h49

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre