Entretien avec Gabriel Robinson pour Les heures pâles

A l’approche de la rentrée littéraire de septembre 2014, on se souvient des belles découvertes de 2013, et pour la peine, on vous ressort l’entretien avec Gabriel Robinson qui était paru dans le magazine l’année dernière. Après, on vous parlera de Mikonos Hors-saison, sont dernier livre, qui vaut bien évidemment le détour aussi. :)

D’où est parti « Les Heures pâles » ?

Gabriel Robinson : Il y a presque dix ans, mon père m’a téléphoné pour me dire que j’avais une demi-sœur de 18 ans, née d’une liaison extra-conjugale. Elle a toujours vécu à vingt minutes de chez nous et personne, pourtant, n’était au courant. Je l’ai rencontrée, j’ai posé des questions. Puis, quelques mois plus tard, pour essayer de comprendre, j’ai commencé à retranscrire mon ressenti de l’événement. Il m’a fallu quatre années pour admettre – m’autoriser, me dire que j’avais le droit de faire ça – que j’étais en train d’en faire un roman, roman que je souhaitais, au fond, voir publié. Ce qui signifiait sortir du journal intime, trouver le fil narratif, le ton et la distance adéquate, transformer ces personnes en personnages, accepter les oublis, les suppositions, les erreurs de jugement, et avant toute chose fuir le pathos et laisser l’humour et l’imaginaire infiltrer le réel.

Comment réagissez-vous à son accueil, plutôt positif ?

Je cherche l’image qui traduirait le mieux ma joie : si, une fête extraordinaire à Rio de Janeiro au cours de laquelle, parmi deux cents danseurs déchaînés déguisés en Egyptiens de l’antiquité, un jeune homme à lunettes pratique le hula hoop au rythme d’une samba incroyablement moderne, tout en sifflant une canette de bière. Voilà.

Est-ce un roman introspectif ?

De fait, oui. Mais tous les romans ne le sont-ils pas ? Quand un écrivain de science-fiction décrit, par exemple, une révolte d’esclaves sur l’une des lunes cachées de Jupiter, ne convoque-t-il pas, pour donner de la saveur à ses personnages et tapisser la situation d’un soupçon de crédibilité, des émotions connues, des profils psychologiques qu’il a déjà rencontrés ? Des sensations familières pour faire croire à l’impossible ? Moi, j’ai enquêté sur moi, mes affects et les réactions de mes proches suite à cette révélation, en y injectant de la fiction… ce qui valut à l’un de mes amis, le philosophe et romancier Tristan Garcia, parodiant en cela la prose des magazines branchés, d’inventer cette formule pour qualifier le livre : « gonzo-proustien ». C’est trop, mais j’aime bien.

Quels sont les écrivains qui ont forgé votre esprit littéraire ?

John Fante, pour m’avoir appris à me marrer face aux imbroglios familiaux. Flaubert, à cause de « Madame Bovary », pour la recherche perpétuelle du mot juste et la traque inlassable, déraisonnable, de la moindre répétition. Bukowski pour l’art brut. Bayon pour l’exigence. Philippe Jaenada pour son humour, son humanisme et sa grande sagesse. Houellebecq pour la vision globale d’un Occident en chute libre. Emmanuel Carrère pour la fluidité. Grégoire Bouillier pour avoir semble-t-il intégré l’attente dans le processus créatif. À la suite : Jack London, Gideon Defoe, David Vann, Melville, Conrad, Mark Twain… et un certain Edouard Peisson.

Pensez-vous avoir écrit ici le roman de votre vie ?

J’espère que non. Je vivrai plusieurs vies et écrirai autant de romans.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.