Il est de retour, Timur Vermes

Avec Il est de retour, non seulement l’auteur fait revivre l’un des hommes les plus détestés des derniers siècles, mais il en fait également le héros de son roman. Nous sommes en 2011, et Hitler se réveille au milieu d’un terrain vague dans un monde qui ne sied guère à ses aspirations : personne ne fait le salut nazi, Berlin est envahi par les Turcs et il semble que tous ceux qu’il connaissait aient disparu. Le comble étant bien sûr qu’Hitler n’est plus reconnu comme chancelier, et qu’il doit désormais faire ses preuves pour démontrer qui il est et reconquérir le monde.



On pouvait craindre l’accueil du livre dans son pays d’origine : l’Allemagne lui a garanti le succès par 1,5 million d’exemplaires vendus, ce qui a valu au roman d’être publié ensuite dans 35 langues.

Un succès inespéré pour un livre qui met en scène un dictateur pour le moins en forme, qui, à peine débarqué d’entre les lignes de l’Histoire et à force d’acharnement, finit par faire le buzz sur Youtube. On relève d’ailleurs à quel point il est intéressant de voir ce que donnerait la montée d’un tel phénomène avec les moyens de communication actuels. C’est plutôt… effrayant. Et c’est sans doute ce qu’a voulu montrer Timur Vermes, avec beaucoup de talent.
Un talent qui s’explique aussi par le propre acharnement de l’auteur, qui a voulu décrire et recréer ici un Hitler authentique et réaliste, avec toute son idéologie, son système de pensée, son phrasé. Une réussite qu’il doit en partie à la lecture de Meine Kempf, et à l’étude approfondie de cette période de l’Histoire. Les détails historiques sont ainsi d’une précision remarquable, et il fallait bien appuyer sur ce point fort pour que le livre soit acceptable… dans son propre pays, où la mémoire et la culpabilité tiennent une place très importante encore actuellement.

Tout l’intérêt du livre repose sur une ambiguïté indéniable en rapport très étroit avec ce devoir de mémoire qui concerne le monde entier, et les Allemands en particulier. De la même manière qu’une éventuelle réédition de Mein Kempf peut choquer, est-il ici opportun de vouloir faire rire avec l’un des plus grands criminels de guerre ? Est-ce que nous nous trouvons assez loin des faits pour pouvoir en plaisanter aujourd’hui ? Car le livre fait rire, immanquablement. Mais il arrive aussi parfois qu’il fasse réellement peur, et que le rire soit un peu grinçant pour peu qu’on réalise à quel point il est facile de suivre le raisonnement d’Hitler, lorsqu’il est présenté de cette façon. N’a-t-on pas pleuré lorsque le Hitler de La chute s’est suicidé ?

Aussi, lorsqu’on entend les médias du monde entier critiquer la démarche de Timur Vermes parlant de banalisation du mal, on pourrait plutôt s’interroger sur ce qui déclenche réellement ce haro, se demander ce qui réellement dérange ce public qui fustige autant les caricatures que les autofictions de dictateurs ou de prophète : ce qui fait peur ici, c’est de découvrir que l’homme en question pourrait nous ressembler, n’être pas si éloigné de ce que nous sommes, qu’il ne nous soit finalement pas si étranger.

En cela le livre de Timur Vermes, pour peu qu’il soit vu sous cet angle, réussit son pari : tout pourrait recommencer, et oui, ça doit faire peur. Pour autant, ce n’est pas une chose devant laquelle il faudrait s’aveugler. Plus de 1,5 millions de lecteurs semblent l’avoir compris.

Il est de retour, Timur Vermes, Belfond, Mai 2014, 19,33 €, 390 pages.
Traduit par Pierre Deshusses

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.