Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra

Difficile de croire que Nous sommes tous morts est un premier roman. Qu’est-il passé par la tête de ce jeune auteur, Salomon de Izarra, 24 ans, pour écrire un livre tel que celui-ci ? Sans doute des lectures, tout d’abord : on y voit Poe, Lovecraft, Melville, et la langue de Jules Verne. Qu’est-il arrivé exactement à ses personnages ?…

Il les place en tout cas sur La providence. Plusieurs marins embarquent pour une traversée qui s’annonce d’ores et déjà inquiétante, dès le premier chapitre. L’issue sera fatale, l’auteur ne fait aucun mystère sur ce point, à travers le récit à la première personne de Nathaniel Nordnight, qui se confie aux pages de son journal sans trop savoir pourquoi ni comment.

D’un voyage de marins, Salomon de Izarra fait un huit clos glaçant et givré, capturant La providence au coeur de glaces infinies et angoissantes. Le bateau devient alors une prison, un point de non retour, le lieu de la perdition absolue. Tout se gangrène, ou plutôt tout gèle, à tel point que les éléments deviennent brûlants. Cette étrange glace se répand et prend ses aises dans les quartiers du commandant, sur le pont, brisant tous les outils de navigation les uns après les autres, et surtout, terrorisant les passagers à les rendre fous.

Mais l’élément clé de cette perdition totale serait peut-être ce moment où l’un des marins, en la personne de Nathaniel Nordnight, propose de survivre en mangeant les morts du navire… alors avec le cannibalisme une autre idée envahit les âmes bien mieux que la glace : celle que tout est alors perdu, que rien ne vaut plus de vivre si l’on est prêt à se nourrir des siens.

Et il y a ce récit incroyable, au coeur du roman, ce basculement du vivant qui se nourrit de ses morts, et qui meurt à cet instant : un moment aussi bouleversant qu’il est sidérant par la beauté de sa narration, la cruauté, la crudité de sa narration.

Un huit-clos ne serait pas réussi à ce point s’il n’était pas tissé aux bonnes dimensions, s’il ne possédait pas l’idéale tension, le rythme parfait, la longueur adéquate. En cela, Nous sommes tous morts est d’une perfection accablante. Son auteur possède un talent insolent, venu d’un autre temps. Un auteur  qui vous livre un roman si cruel, si mystérieux et si captivant, doté d’une plume si riche, si classique, c’est peut-être cela, la vraie providence.

Nous sommes tous morts, Salomon de Izarra, Payot-Rivages, 2014.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.