Entretien avec Timur Vermes pour « Il est de retour »

L’auteur a publié en Allemagne un roman mettant en scène la résurrection d’Hitler. Contre toute attente, ce fut un succès, qui s’est étendu jusqu’à nous. Il a accepté de répondre à nos questions.
Pourquoi avoir choisi ce thème pour votre premier roman ?

Le sujet m’est, si je puis dire, tombé entre les mains et il promettait d’être intéressant à traiter (or, si vous n’êtes pas célèbre et que vous n’avez aucune garantie de voir votre livre publié, il faut au moins que son écriture vous divertisse).
La possibilité de dire beaucoup de choses sous un abord drôle et satirique est apparue de plus en plus clairement.

Avez-vous déjà eu peur de la réaction du public et/ou de celle de la critique face à votre livre ? Laquelle craignez-vous le plus ?

Non. Je suis ouvert à toute opinion critique et prêt à débattre tant qu’il ne s’agit pas d’un simple « vous ne pouvez pas faire cela » (c’est généralement ce que j’entends, et à chaque fois que je demande « et pourquoi pas ? », ils sont incapables de me donner une raison).

J’étais conscient, bien évidemment, que ce livre pouvait heurter certaines sensibilités. Mais je dirais qu’il apporte quelque chose d’utile en retour, ce qui me permet de défendre sa publication.

Finalement, il semble que cela ait été plutôt positif. Comment réagissez-vous face au succès de votre livre ?

Je ne sais pas à quoi se rattache le mot “cela” dans le cas présent. Le succès est surprenant mais il met aussi en évidence des aspects effrayants. Mon Hitler est très proche de la personne réelle, la plupart des lecteurs comprennent qu’il y a quelque chose de terrifiant dans le fait d’être capable de rester ainsi dans sa tête, ils savent que cet homme est destiné à faire ce qu’il a fait par le passé, et néanmoins, à la fin, beaucoup d’entre eux demandent une suite à ce livre. Pour eux, tout semble tellement drôle et sympa vu à travers son regard.

En fait, ce sujet pourrait faire parti d’un débat public. Personne ne savait que 1,5 millions d’Allemands sont capables de rire d’un Hitler plutôt réaliste (parce que si cela avait été le cas, quelqu’un aurait déjà tenté cette approche).

La satire est une chose, mais ce livre est devenu grand public et si un élément comme cela touche une majorité de personnes, les médias, qui ont l’œil averti, devraient s’arrêter sur ce sujet et l’analyser.  Cette analyse n’apparaît pas du tout et c’est ce que je trouve un peu inquiétant.

En ce moment, vous rencontrez vos lecteurs français, quelles impressions se dégagent de ces échanges ?

Le sujet “Hitler” semble être plus délicat à traiter ici que dans les autres pays. Je ne comprends pas vraiment cela. Il est vrai que des collaborateurs français ont été impliqués dans le régime nazi, mais c’est également arrivé dans un grand nombre de pays où les gens, après l’invasion allemande, se sont divisés entre partisans et non partisans d’Hitler. Je ne juge pas le fait que l’on puisse traiter le passé avec retenue, ne vous méprenez pas sur mes paroles, mais si je rencontre une chose qui est très différente de ce qui existe ailleurs, je veux toujours connaître la raison de cette différence…

Est-ce que le genre satirique vous semblait inévitable pour ce livre ou avez-vous simplement choisi ce style plutôt qu’un autre ?

En général, j’essaie de faire les choses d’une façon satirique, et très souvent j’aime le faire en collant au plus près de la réalité et en forçant le trait légèrement. En fait, mon Hitler n’est pas si drôle, aucun personnage ne fait de blague, la satire apparaît uniquement dans le cerveau du lecteur.

Quels auteurs vous inspirent ?

Dans l’écriture en elle-même, aucun, car la plupart d’entre eux sont tellement meilleurs que moi qu’ils me semblent inaccessibles. Mais j’ai été assez inspiré par la façon dont Alan Moore (Watchmen) et Frank Miller traitent leur réinventions des super-héros. Ils développent le sujet des super-héros avec beaucoup de maturité, sans tricher. Que serait-il advenu s’ils avaient réellement existé ? Et c’est très proche de ce que j’ai fait avec mon Hitler.

Et enfin, last but not least, pouvez-vous nous dire quelques mots sur la montée de l’extrémisme dans le monde ? Pensez-vous qu’une terrible guerre, du genre de celles que nos parents ou grands-parents ont subies, pourrait arriver à nouveau ?

Les guerres terribles font partie de l’humanité. Et elles sont déjà en train de se répéter. Il faut simplement en être conscient et ne pas croire que cela n’arrive qu’ailleurs.

Ce qui me surprend beaucoup, c’est la réaction de l’Europe concernant l’Ukraine. On a l’impression que personne n’était au courant qu’un pays avec une forte armée a toujours la possibilité de ne pas suivre les règles.

La violence n’est pas leur option préférée mais C’EST une option, en particulier si celle-ci offre des avantages plus importants. Comment serait-il possible que les hommes politiques n’y soient pas préparés ?
 
La montée de l’extrémisme est avant tout un signe d’appauvrissement financier. Il est très facile d’être Démocrate lorsque vous êtes riche mais si vous souffrez (pas de travail, pas d’argent, pas de sécurité pour vos vieux jours) ou que vous êtes ne serait-ce que dans l’idée de la souffrance (parce que votre nation n’est pas aussi grande que vous le souhaiteriez), vous devenez (c’est le cas pour une large partie des populations concernées) ouvert à la promesse de solutions plus rapides et plus faciles.

C’est déjà, en soit, assez dangereux, mais cela peut devenir explosif si les extrémistes ont à leur tête un leader charismatique, capable d’étendre cette perspective à une vaste majorité de personnes.

Le gros problème de l’Allemagne nazie n’est pas tant le fait qu’Hitler se soit adressé aux populations pauvres mais qu’il ait touché une grande partie de la classe moyenne et même de la classe intellectuelle.

Donc si vous observez quelque chose de similaire dans votre pays, et que vous ne faites pas parti de ce mouvement, vous avez intérêt à partir. Vite.

Propos recueillis par Stéphanie Joly
Traduction : Emilie Simoes

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.