Price, de Steve Tesich

Le roman commence par une lutte au corps à corps, et de lui, à peine terminé, on voudrait dire les mots les plus justes.
Price raconte l’histoire de Daniel Price, un adolescent qui a grandi à East Chicago, la ville dont tout le monde rêve de partir, et dans laquelle se trouvent pourtant quelques réfugiés de l’Europe de l’Est. Histoire d’être un peu plus à l’Ouest. Le récit commence là où se termine la scolarité de Daniel et de ses acolytes. Des trois, l’un rêve d’exil, l’autre tente déjà d’ignorer ses futurs regrets, et Daniel ne sait pas encore ce qu’il doit espérer de l’avenir, jusqu’à ce qu’il rencontre l’amour.


« Et si nous nous serrions les coudes, à vrai dire, c’était autant pour nous soutenir mutuellement que pour ne laisser à aucun d’entre nous une chance de prendre son envol ».
L’amour est un déclencheur, un éveil en soi, on le sait. La mort en est un autre, surtout si l’on parle de celle du père.  Voici donc les trois raisons qui font de Price un récit initiatique : le héros du roman a trois tâches à accomplir constituées par l’entrée dans le monde adulte, le passage à l’acte d’amour, et le deuil d’un pilier.
« Au moment où mon horizon semblait se dégager, où je prenais confiance en moi, où je m’affirmais enfin, il fallait qu’il soit malade et que cela me retienne, me force – tout au moins, symboliquement – à devoir penser à lui, à le faire passer avant tout, quitte à m’effacer ».
Ce moment aurait dû être celui de Daniel, mais la mort lui vole cet instant de vie si crucial. En cela rien de plus banal, mais la force du récit réside dans la formulation de ce problème récurrent du personnage : alors qu’il réclame quelque chose pour l’avenir, ce qui semble voué à appartenir au passé le lui ravit. Tout lui est volé par autrui. C’est de celui qui ne parle jamais qu’il apprendra les phrases les plus déchirantes. C’est de son amour qu’il apprendra la pulsion du néant, et c’est d’un mort qu’il apprendra combien la vie est tenace, témoignant de sa présence au creux de son oreille.
« Je suis encore vivant, Daniel ».
Comment répondre à celle qui voudrait le voir triste quand il ne la désire que tout sourire ? Que répondre à cet homme qui réclame un sourire pour conjurer son sort ?
« Comment pourrais-je être libre alors que je passe mon temps à me demander ce qui te traverse l’esprit ? »
Price est avant tout le roman des vérités indicibles. Le personnage de Steve Tesich ose souhaiter la mort de son père en échange d’un amour pur, de la paix, de son affranchissement. Ce souhait serait comme un miroir à cette histoire d’amour où le père de la bien aimée n’est qu’une imposture malgré lui. Tout semble vouloir se reproduire à l’infini, et notre héros n’entrevoit plus qu’une seule possibilité.
Que dire encore de ce fabuleux personnage de Lavonne Dewey, qui a l’art de ne jamais rien finir, mais va finir sa vie avec « Bimbo » histoire de finir quelque chose avant de mourir.
« Pourquoi vivre un malentendu alors que nous pouvons vivre une tragédie ? »
Et si le prix de la liberté était l’ignorance ? Et si celui de l’affranchissement était le lâcher-prise ? Et si grandir était finalement laisser aller et venir ?
Price est sans doute le plus beau roman de Steve Tesich, le plus cathartique aussi. Il devrait se trouver dans toutes les bibliothèques : ce livre n’a pas de prix. Merci Monsieur Toussaint Louverture.

Price, Steve Tesich, Monsieur Toussaint Louverture éditions, Août 2014, 544 pages, 21,90 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.