180 jours, de Isabelle Sorente

L’histoire débute par un étrange préambule où se côtoient un oiseau parfaitement libre et des êtres que l’histoire qui suit identifie de facto, levant leurs yeux au ciel qu’ils n’ont jamais vu, et ne reverront jamais. C’est le présent de ceux « qui pourraient devenir fous, tant leur mémoire remue », ceux qui n’ont pas d’avenir.


Martin Enders est un professeur donnant des conférences à l’université. Au hasard d’un dîner et de liens de filiation étranges et dissipés, il va se retrouver à mener l’enquête dans une porcherie. L’enquête s’impose par hasard, pour s’insinuer viscéralement dans sa vie. C’est à la porcherie qu’il rencontre son futur meilleur ami Camélia, un grand gaillard amaigri et asthmatique chargé de veiller à la bonne mort des cochons souffreteux, mais surtout à l’insémination des femelles aux oeufs d’or. Les truies donnent naissance à 15 porcelets par portée, qui seront engraissés 180 jours durant, afin d’atteindre 110 kilos chacun. 15 000 porcs habitent cette ville constituée d’une poignée de bâtiments qu’ils vont traverser les uns après les autres de façon cadencée, millimétrée, hyper organisée. Plus le nombre de cochons viables augmente, plus les primes tombent. 15 000 cochons x 110 kilos = 1650 tonnes de viande : Voilà pour les faits pratiques.
Le chiffre impressionne Martin Enders. Une fois qu’il a parcouru le coeur de l’exploitation, vu naître quelques porcelets, dont un petit boîteux, rencontré Tyson le Verrat, c’est tout son univers qui vacille, comme celui de Camélia qui sans le dire ni se l’avouer pratique un végétarisme protecteur, nécessaire à son dégoût permanent du métier, à son amour infini des bêtes.
Et puis il y a Marina, la truie infanticide. Sorte de Médée animale au coeur humain, décrétée bête sauvage à bouffer du foin par le commun des mortels.
« Tu finis par voir des animaux parmi les hommes et des hommes parmi les animaux. Bien sûr, il y a aussi des animaux parmi les animaux, des hommes parmi les hommes, et ceux qui passent de l’un à l’autre ».
On pourrait s’étendre sur la prise de risque de Isabelle Sorente, qui écrit ici un roman qu’on aurait tôt fait de qualifier de militant, pour le ranger en dehors des romans, en dehors des lisibles. Mais 180 jours n’est pas que l’histoire de cochons qu’on assassine pour de mauvaises raisons. C’est aussi celle du roi des abattoirs et de la porcherie dont l’histoire et la vie pourrissent à cause de son métier. C’est l’histoire de cochons que l’on voit naître puis mourir selon la volonté des hommes. Mais c’est aussi l’histoire d’une déshumanisation réversible, celle du lien étroit qui unit, et non sépare l’espèce humaine des animaux, où l’on découvre qu’il suffit de donner un nom humain à un animal pour que le non humain s’humanise. C’est la confrontation de soi-même avec l’autre, pas si différent, que l’on refuse un jour de dominer davantage, au risque de se coincer aussi la patte dans le caillebotis, et de devenir boîteux, donc de révéler ses propres faiblesses, pour mieux s’en affranchir et devenir plus fort.  Un vrai roman, dense, d’une dextérité à couper le souffle, qui use sans en abuser des révélations crues, et dont les personnages reviennent vous hanter longtemps.

180 jours, Isabelle Sorente, JC Lattès, Septembre 2013.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.