Les mots qu’on ne me dit pas, Véronique Poulain

Véronique entend, ses parents non. Ils sont sourds. A la maison, c’est la langue des signes pour tous. Dehors, Véronique est une vraie pipelette. Petite, elle est fière de ses parents et s’énerve quand on leur manque de respect, alors qu’eux-mêmes sont habitués et n’y prêtent guère attention. Eux, sont attentifs à leur enfant, sont également fiers d’elle quand elle chante pour le spectacle de l’école même s’ils n’ont pas idée du son de sa voix.
Puis, à l’école, Véronique se lasse, toujours les mêmes questions, toujours les mêmes réponses. Finalement, c’est plus simples de ne plus parler d’eux.
Enfant unique, Véronique s’ennuie à mourir chez elle. La communication avec ses parents reste superficielle, et l’adolescence arrivant par là-dessus, elle commence à avoir honte d’eux face à ses copains et copines. Et comme toute adolescente, avec sa cousine Eva, entendante de parents sourds également, elles en profitent au maximum !


Et ce n’est que plus tard, au moment du « réveil sourd », à la fin des années soixante-dix quand la langue des signes est reconnue officiellement, qu’elle est utilisée dans la création théâtrale, qu’elle est enseignée, ce n’est que là que la jeune fille prend conscience de l’intérêt et de la valeur de la culture de ses parents, et que la fierté reprend le dessus.

Dans Tout ce qu’on ne m’a pas dit, Véronique Poulain raconte. Un peu comme si elle disait enfin ce qu’elle aurait tut si longtemps. Elle parle de tous ces petits moments du quotidien d’une vie que le lecteur lambda ne connaît pas. On apprend que quand un sourd parle, ça peut donner « Scruchon » pour dire sandwich ou « Pétef » pour ça m’énerve, on découvre (ou pas) que non, les sourds ne sont pas silencieux. On sourit, on est étonné souvent, gêné parfois. 
Véronique Poulain a une écriture franche, brute, un peu comme une grande partie des situations qu’elle nous raconte. On regrette un peu de devoir lire des dialogues échangés originellement en langue des signes, transcrits ici en français à la manière « petit-nègre ». On se dit que le rendu serait le même si on faisait la même transcription du japonais au français, sauf que ça ne viendrait pas à l’idée de le faire. On regrette un peu aussi qu’il soit dit qu’en langue des signes il n’y a pas de conjugaison, qu’on ne peut pas faire de jeux de mots (!!!)… Mais peu importe. Ce livre a le mérite de nous parler avec une grande sincérité d’une expérience personnelle touchante avec des gens qu’on ne connaît pas tant qu’on ne les rencontre pas. Car les sourds ne « parlant » pas d’eux, personne ne parle vraiment non plus des sourds, ou si peu. Heureusement, on peut voir des pièces au théâtre, on peut regarder Le Pays des sourds, ce merveilleux documentaire de Nicolas Philibert mentionné dans l’ouvrage, et lire l’excellent Malentendus de Bertrand Leclair. Mais la rencontre entre la culture sourde et la littérature en est encore à son balbutiement. Véronique Poulain pose sa petite pierre à l’édifice et on espère bien que d’autres auteurs aborderont également cette culture de la langue des signes, cette langue qui ne s’écrit pas, cette langue qui se voit.


Les mots qu’on ne me dit pas, de Véronique Poulain,
Editions Stocks, Août 2014, 144 pages, 16,50 €.

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