Entretien avec Grégoire Delacourt

En septembre dernier, nous vous parlions d’un des plus beaux romans de cette saison : On ne voyait que le bonheur. Grégoire Delacourt, son auteur, avait accepté de répondre à quelques questions pour PILC Mag. Au cas où vous auriez loupé ce bel entretien dans le magazine, le voici :

Avec « On ne voyait que le bonheur », nous nous éloignons de beaucoup de la légèreté qui habitait vos précédents romans. Qu’est-ce qui explique ce changement de ton ?

Mes précédents romans possédaient l’apparence de la légèreté. La politesse de la légèreté. Dans La Liste de mes envies, outre la douce fantaisie d’imaginer gagner au loto, de croiser des voisines fantasques et rêveuses, de réécrire sa vie, c’est l’histoire d’une femme trahie qui va condamner son mari à mort. L’histoire d’une désillusion. D’un échec. Dans La Première chose qu’on regarde, au-delà du ressort de la fable, de la farce, il s’agit d’une tragédie amoureuse, avec son livret classique (désir, besoin et perte) qui accrédite l’idée que l’amour n’est que désir et qu’on finit toujours par perdre ce qu’on a le plus convoité.
Dans On ne voyait que le bonheur, je ne passe ni par la fable ni par la comédie, pour plonger dans le cœur de mes personnages, leurs tourments. Sans doute mes précédents textes et l’accueil chaleureux qui leur a été fait m’ont encouragé à davantage d’impudeur, plus de confiance en mes sujets ; d’intimité.

Et contrairement à mes précédents romans où les fins étaient sombres, tristes parfois, celle ci est lumineuse. Il y a une grande promesse.

Qu’est-ce qui a inspiré ce dernier roman ?

L’annonce de la mort à venir de mon père. On sait, parce qu’on nous l’a appris, que nos parents vont mourir et, statistiquement, plutôt avant nous. Nous savons donc que, tôt ou tard, nous serons orphelins. Mais cette connaissance théorique est totalement inutile. Jusqu’au jour où. Où un médecin vous annonce que ce n’est plus théorique ; que cet homme-là, ce corps-là qui recèle votre père, s’arrêtera dans six mois, douze mois. Que ces mois-là seront incertains.

S’il meurt, alors moi aussi je suis mortel.
Comment peut-on encore être un fils lorsqu’on n’a plus de père ? Peut-on être un bon père si on n’a pas été un bon fils ?
Que valait notre lien ?

C’est lui qui allait mourir et c’est moi qui commençais à revoir ma vie. Ça a été le déclencheur du livre. Cet impérieux besoin. Parler de nos vies. Chercher à savoir ce qu’elles valaient.

Vous prenez un café (deux euros) avec votre père, et il vous annonce qu’il va divorcer. Vous allez voir un film (huit euros cinquante), vous embrassez une fille qui ne vous aimera plus le film terminé. Vous allez voir un médecin (vingt-trois euros) et il vous annonce que les résultats sont mauvais.
Écrire a alors été pour moi la seule façon de rendre acceptable l’inacceptable.



L’écriture de ce roman a-t-elle été douloureuse ?

Je viens de lire Une vie à soi de Laurence Tardieu. C’est un livre étonnant. Une sorte de documentaire sur une douleur bien particulière : celle d’une écriture qui ne vient plus. Qui n’arrive plus. Je ne connaissais pas cette douleur-là. Pour moi, l’écriture est une grande jouissance, un immense plaisir, même si j’aborde des thèmes sombres. L’écriture et le sujet sont deux choses très cloisonnées chez moi. Si l’écriture était douloureuse, alors elle ne serait pas le bon outil.
Ce texte-là, comme mes précédents, a été un immense bonheur d’écriture.

La lâcheté, la honte, le pardon, la filiation : autant de sujets importants regroupés en un seul roman. Est-ce que ce sont des choses qui vous inquiètent ?


Ces sujets sont intimement liés. Ils ne m’inquiètent pas dans la mesure où les deux premiers ne sont pas irréversibles ; et où les deux derniers sont un grand potentiel d’avenir.

Ce que je trouvais intéressant, c’était de mélanger les quatre. De faire cette expérience-là. Établissez une filiation, glissez-y un sentiment de honte, un comportement de lâche et vous verrez que seul le pardon (quand il signifie rouvrir tous les possibles) peut donner envie de continuer de vivre. Être pardonné est la plus grande chose que l’on puisse recevoir.

Si ce livre-ci était lui aussi adapté au cinéma, qui verriez-vous dans le rôle d’Antoine ? Dans celui de Joséphine ?

Je laisserais ce choix au réalisateur !

Après l’adaptation de La liste de mes envies, vous n’auriez pas envie d’adapter votre roman vous-mêmes ?

J’écris des romans et ça me plait comme ça. Comme le dit avec facétie l’ami Jean-Louis Fournier, dans un film le temps est limité, le budget est serré, les contraintes sont immenses. Pour un livre, aucun éditeur ne vous dit : tu as douze verbes, cent dix-huit mots, quarante-trois adjectif, etc. La page blanche, c’est l’infini.

Ne trouvez-vous pas que votre Joséphine a quelque chose de Jocelyne ?

Un prénom qui commence par J ?
Le fait que je les ai écrites à la première personne ?
Plus sérieusement, je ne sais pas. Il y a sans doute des points communs, dans l’idée d’une certaine bienveillance, dans le sens de l’autre ; ce rêve aussi, de réussir une vie. Mais je les trouve très différentes sur le fond, notamment par rapport à la question complexe du pardon. En cela, elles sont peut-être le recto verso d’une même personnalité.

Pourquoi est-ce si compliqué pour vos personnages masculins ?

Je n’ai jamais rencontré de super héros dans la vie, comme on en voit dans les films, ou parfois dans les livres. Dans la réclame ils sont assez « lisses » (l’idée de la perfection ?) à croire qu’ils sont venus au monde le jour de la photo. Il me semble que dans la vraie vie il soit assez difficile d’être un homme « parfait », c’est pourquoi, je m’attache à nos faiblesses, nos doutes, nos incertitudes pour nous aider à les accepter, les dépasser. J’ai une grande tendresse pour la faiblesse d’Édouard dans L’Écrivain, la lâcheté tellement humaine de Jocelyn dans La Liste, et la maladresse d’Arthur dans La Première Chose. J’écris ces hommes-là, parce que ce sont ceux que je connais, qui ont balisé ma vie et, avec tous nos défauts, nous sommes allés là où nous sommes tous aujourd’hui.
Ça en fait des hommes bien, à mes yeux.

Pourquoi Hansel et Gretel ?

D’abord, j’aime bien toujours mettre un livre dans mes livres. Dans L’Écrivain de la famille, c’était « Que ma joie demeure », de Giono. Dans La Liste de mes envies, « Belle du Seigneur ». Dans La Première chose qu’on regarde, les œuvres de Jean Follain. C’est une manière de remercier les livres de m’avoir un jour sauvé la vie. Pour On ne voyait que le bonheur,

« Hansel et Gretel » s’est imposé de lui-même. C’est l’archétype de l’histoire de l’abandon. A travers l’enfance d’Antoine et de sa sœur Anna, eux aussi abandonnés par leur mère et, d’une autre manière par leur père, on retrouve les deux enfants du conte de Grimm et surtout la terrifiante découverte qu’ils font : ceux qui vous aiment peuvent vous tuer.

Qu’est-ce qu’un père ?

Une route. Semée d’embûches.

Une musique a-t-elle accompagné l’écriture de ce dernier roman ?

L’Aria, du Balanescu Quartet : http://www.youtube.com/watch?v=1LQtOA8jBOw

Qu’allez-vous faire d’ici la parution de votre roman pour la grande rentrée de septembre ?

Débrancher. Lire. Nager. Bien manger. Passer du temps avec ceux que je ne vois jamais assez. Rire. Rire, surtout. Et puis, ne rien attendre.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

A mon père…

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.