Le Triangle d’hiver, de Julia Deck

Tout romancier rêve de créer le personnage romanesque parfait. Celui-ci se jouerait du lecteur autant que des autres protagonistes du roman, heurtant notre imagination, flirtant avec l’absurde, pourquoi pas. Tout roman quel qu’il soit se doit de respecter un pacte de lecture : il convient alors à l’auteur d’en définir les contours. Ici, Julia Deck joue franc-jeu avec son lecteur qui sait d’ailleurs mieux que le personnage principal ce qui se trame, de quoi il retourne : le personnage en question est perdu, cinglé, et peine à se définir lui-même et se poser.

Mais qu’a donc Julia Deck à vouloir explorer ainsi cette sorte de folie ordinaire qui consiste à assassiner son psychanalyste et retourner à sa vie sans détour, ou à se glisser dans la peau d’une écrivaine qui se trouve être un personnage de fiction issu d’un film de Rohmer ? Voyons… peut-être un certain goût pour la littérature se jouant d’elle-même, un joli penchant pour la mise en abîme et la mise en danger aussi : plusieurs fois, l’auteur prend le risque de perdre son personnage pour mieux le rattraper ensuite.

C’est que Le Triangle d’hiver se lit comme un cliché photographique : grâce à sa lumière, cet absurde que l’on retrouve et qui nous fait tant sourire ; grâce à son ouverture, car résolument ces personnages oscillent entre notre monde et un univers plus abstrait, insaisissable ; grâce à son exposition, nous baladant d’un port à l’autre pour y retrouver la même femme, joue éternellement à en être une autre.

Julia Deck possède une écriture résolument féminine et décidée, qui s’invite à mille lieues des banalités. Quand elle fait de son personnage l’assassin de son analyste, c’est pour mieux percer les méandres d’une vie, en déclencher les lumières et les contours. Son personnage, ainsi, ne sera pas sauvé par la parole, mais par la littérature.
Lorsqu’elle fait de son héroïne une usurpatrice en puissance, par une mise en abîme à sens multiples, c’est pour mieux définir et analyser la complexité et le charisme de son personnage.
Enfin, il faut souligner la puissance à peine voilée de ces femmes névrosées à l’allure perdue : un paradoxe qui, nous n’en doutons pas un seul instant, se développera encore et encore dans les prochains livres de Julia Deck.

Le Triangle d’hiver, Julia Deck, Editions de Minuit, 2014, 176 pages, 14 euros.

Article déjà paru dans le PILC Mag n°23

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.