Darlan, l’opportuniste de la collaboration

La figure de François Darlan, amiral de la flotte et dirigeant vichyste, continue, plus de soixante-dix ans après son assassinat, à susciter débats et polémiques. Avant de se rallier à la cause alliée en novembre 1942, Darlan a en effet été un des piliers du régime vichyste et a dirigé pendant un an (février 1941-42) la politique de collaboration de l’Etat français avec l’Allemagne nazie. En 1989, Hervé Couteau-Bégarie et Claude Huan ont publié une biographie de l’amiral, très documentée (un point sur lequel ne revient pas d’ailleurs Bernard Costagliola), qui concluait à une sorte de double jeu : Darlan aurait gagné du temps face à Hitler et attendu le moment adéquat pour se  rallier aux américains. Robert Paxton, dans un article de la revue Vingtième siècle d’octobre 1992, avait critiqué cette thèse qui ne résistait pas à l’analyse des archives allemandes dépeignant un amiral toujours en quête de dialogue avec l’occupant. L’ouvrage ici proposé s’inscrit dans la ligne de Robert Paxton, non sans certaines outrances (sur des détails) qui nuit à l’ensemble.

Une figure singulière

L’homme a été aimé par ses marins. Il fut, à côté du ministre Georges Leygues, un des pères de la  marine française des années trente. Organisateur remarquable, fin connaisseur du fonctionnement des cabinets de la IIIième République (son père fut ministre), Darlan sut se placer, construire un réseau d’affidés, tant au sein de l’administration que de la Marine. Le futur dauphin de Pétain fut apprécié tant de Léon Blum que de Paul Reynaud : personne ne remettait en cause son expertise (qui ne lui permit pas de pleinement percevoir l’avenir du porte–avions). Lorsque le second conflit mondial se déclencha (lui qui fit une très bonne guerre en 1914-1918), il se rangea parmi les plus bellicistes (malgré sa méfiance envers les anglais qui avaient tout fait pour limiter la puissance maritime française après 1918), au point de préconiser des opérations contre les soviétiques  (alors alliés de l’Allemagne nazie) en 1940… lors de la débâcle, le premier mouvement de l’amiral fut la résistance : devant les promesses de Pétain, il céda. Et sa sinistre carrière commença.

« Je retourne ma veste, toujours du bon côté… »

Devenu  « dauphin » de Pétain après l’éviction de Laval le 13 décembre1940, Darlan osa tout, comme le démontre Bernard Costagliola, pour gagner la confiance allemande : avantages économiques, deuxième statut des juifs, protocoles de Paris en mai 1941, intensification de la répression contre les Résistants. Dupe d’Hitler, Darlan fut sous le charme d’Abetz : le rôle de ce diplomate était de  cacher les vrais buts du grand chef nazi, c’est-à-dire d’abaisser la France pour que jamais plus elle ne soit la rivale de l’Allemagne. L’amiral, par ambition, par égocentrisme, par anglophobie (exacerbée par Mers-El-Kébir) se montrait prêt à tout pour séduire l’occupant. Fin stratège, il savait cependant que l’entrée des Etats-Unis changerait les perspectives (contrairement à ce que pense l’auteur)… Le débarquement en Afrique du Nord le surprit dans son timing (contrairement à une légende tenace) mais, au bout de longues tergiversations, il décida rallier les anglo-saxons : la preuve ici de son opportunisme, au sens littéral.

Principe de Peter

Qui fut Darlan ? Un homme qui se retrouva propulsé à un niveau de responsabilité qui n’était pas adéquat. Il était fait pour commander en mer, organiser et planifier (son talent est réel) mais pour le reste, il était loin, très loin d’avoir le talent manœuvrier et politique d’un Pierre Laval (par pudeur, je ne le comparerai au général de Gaulle). Si cette biographie est globalement réussie, on peut déplorer la la violence de ton de certains passages qui nuisent au propos de l’ensemble auquel nous souscrivons : l’amiral Darlan fut un collaborateur. Reste que la vérité historique gagne à plus de sérénité.

Bernard Costagliola, Darlan, CNRS Editions, ISBN  978-2-271-08318-0, février 2015, 404 pages, 25 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.