Entretien avec l’Editeur Christophe Lucquin

La maison Christophe Lucquin est une des petites perles que nous apprécions beaucoup, à côté du Tripode, du Nouvel Attila, de Monsieur Toussaint Louverture, ou encore Invervalles et Quidam. Rencontre avec un passionné.
Votre maison existe depuis bientôt 4 ans. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure ?
Je n’aurais jamais imaginé avoir une maison d’édition. Je crois que tout cela s’est fait naturellement.
J’ai rencontré Anne-Marie Métailié, j’ai travaillé pour elle. À l’époque, elle m’avait dit « je fais le pari sur vous » (car je n’avais pas fait d’études orientées édition, que je n’avais aucune expérience dans ce milieu, et qu’aujourd’hui, c’est de plus en plus incontournable pour faire un stage et même trouver un poste dans une maison). J’ai découvert un monde qui me plaisait beaucoup. Plus tard, j’ai même proposé à Anne-Marie un ou deux auteurs qu’elle a bien sûr refusés. C’est bizarre, j’ai l’impression qu’elle prenait ma reconnaissance et mon intérêt pour ce métier comme une menace. Puis elle m’a licencié en me disant « Christophe, vous êtes jeune, vous devriez réfléchir à ce qui vous plaît vraiment. Vous n’êtes pas fait pour l’édition. »

Était-ce un encouragement ? Je ne crois pas au hasard. Je pense que les choses sont écrites. Au destin, sûrement.
En un peu moins de quatre années, votre catalogue compte déjà 23 auteurs, dont certains ont publié plusieurs fois chez vous, et avec succès, comme Michäel Uras et son premier roman « Chercher Proust », puis son petit dernier « Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse ». Comment faites-vous ?
Alors ça, je n’en sais rien. Les choses se font naturellement, cette maison ce n’est pas de l’esbroufe. Il y a une réelle volonté de construire quelque chose d’important, une maison a besoin de bonnes fondations. Je construis un catalogue. Quand je me décide à publier un texte, je ne pense pas « one shot », j’essaie plutôt de repérer un écrivain, je pense  long terme.

Entendons-nous bien, le succès de Chercher Proust, ce ne sont pas les ventes enregistrées, mais la belle histoire qu’on a vécu Michaël et moi autour de ce livre qui est, si l’on peut dire, un peu notre enfant, enfin lui en est le père biologique et moi le père adoptif. Je précise cela car il est important de faire la différence entre le grand format Chercher Proust et la version du Livre de poche. La différence ? Des milliers d’exemplaires ! Et c’est là que l’on pointe la difficulté pour une maison sans moyens financiers de gagner en visibilité. Visibilité auprès des journalistes, des libraires et donc, des lecteurs.

Quand on publie des auteurs inconnus, que la maison est elle aussi inconnue, c’est forcément difficile.
Qu’est-ce qui détermine vos choix pour la publication ?
Ce sont des coups de cœur, rien de plus. En règle générale, J’aime l’audace, j’aime la simplicité, j’aime la sensibilité. Je lis beaucoup de manuscrits, que ce soit pour la maison ou pour Anne Carrière. J’ai constaté que beaucoup aiment les phrases pompeuses, garantie pour eux de produire un beau texte ? Dans 99% des cas, ça ne fonctionne pas du tout. C’est mon expérience personnelle et c’est mon goût. Je ne vais certainement pas juger ce qui se fait ailleurs, le goût des autres. Ce qui compte c’est que je sois sûr de ce que je publie. Il ne faut pas oublier non plus que la maison porte mon nom. Quelque part, je me dévoile en publiant ces textes. Je m’expose.

Est-ce qu’on est riche lorsque l’on est éditeur ? Sinon, quelles peuvent en être les causes ?
C’est connu, l’édition n’est pas la voie royale pour gagner des millions.  Je suis un éditeur qui essaie de se faire une place. Si j’y arrive, je doute d’être un jour millionnaire. Ce que je veux, c’est que cette maison se développe et vive. Encore faut-il que la maison jouisse d’une meilleure reconnaissance, que les libraires l’identifient, s’y intéressent. Les lecteurs suivront. Il faudrait aussi que la maison bénéficie d’une meilleure diffusion. Mais pour être diffusé par un grand diffuseur, il faut avoir déjà pas mal d’argent dans les caisses, ça le rassure en cas de retours. Donc, en exagérant, pour être un éditeur riche, il faut déjà avoir de l’argent !
Mais je suis riche de cette superbe expérience, celle de faire des livres, de travailler avec mes auteurs, ma correctrice, Édith Noublanche, la nouvelle venue, Marylin Cayrac qui se charge de la mise en page, etc. Tout n’est qu’une histoire de rencontre. Ce projet m’a permis de rencontrer des gens rares, motivés et c’est rassurant. Ils me rassurent. Moi je ne suis, au final, que le chef d’orchestre. L’éditeur ne peut pas tout faire. Au début, je faisais tout, je touchais à tout et forcément cela pouvait se ressentir, certaines choses étaient mal faites. Chacun son métier. Je suis fier aujourd’hui de travailler avec ces différentes personnes. Donc, riche de ces rencontres.

Dans dix ans, où vous voyez-vous ?
Je n’en sais rien. J’espère simplement une chose : que la maison existera toujours et si elle n’existe plus, qu’elle aura marqué par sa voix singulière.

Avez-vous pensé à écrire un livre vous-même ?
Bien sûr, mais je suis éditeur.

Quels sont les auteurs qui vous séduisent, en dehors de ceux que vous publiez ?
Il m’est difficile de répondre à cette question. Vous savez, je regrette bien souvent de ne pas avoir le temps de lire des romans qui m’interpellent. Je passe mon temps dans les manuscrits et dans les textes que je publie. Il m’arrive de prendre du temps pour d’autres lectures, mais c’est rare. Sans citer de noms, j’aime les écritures simples, audacieuses et sensibles. J’aime l’imagination.

Il y a des textes que je lis toujours avec plaisir : ceux de Felisberto Hernández, César Aira, Reinaldo Arenas, Tony Duvert.
Certains de leurs textes sont tellement magnifiques, c’est de l’ordre du divin, que cela vous tue vos velléités d’écrivain et même d’éditeur.

Et parfois, un seul livre d’un auteur me transporte.
Je constate que je ne lis quasiment plus d’auteur français. Et quand cela m’arrive, bien souvent, je termine le livre déçu. Ils m’ennuient. La nuit dernière, je surfais sur internet et je suis tombé sur deux ou trois auteurs argentins, j’ai commencé à lire des extraits et je n’ai pas pu résister, il a fallu que je les contacte pour qu’ils m’envoient leur texte dans leur intégralité. Ça m’arrive si rarement avec les français. Mais je ne perds pas espoir. La preuve, je publie aussi des auteurs français !


Propos recueillis par Stéphanie Joly

Le site des Editions Christophe Lucquin

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.