Entretien avec Vincent Jolit

Pour la petite histoire, Vincent Jolit a volontiers avoué après notre rencontre, que c’était la première fois qu’il se rendait au Café de Flore. Je dois avouer à mon tour que c’est la seconde fois que je me rends dans ce café, et qu’il ne s’agissait que de mon premier entretien «de visu». Ensemble, dans ce café somptueux et très connu, nous avons vaincu nos appréhensions. Rencontre avec l’auteur d’un de nos coups de coeur de ces dernières années :



Comment passe-t-on de Céline à Schoenberg ?
Ca s’est fait un peu par hasard. Au départ, quand j’ai commencé à écrire Harmonie Harmonie, je pensais que Clichy n’allait pas être publié. J’avais essuyé deux refus, on m’avait demandé de le retravailler, et je l’avais mis de côté, avant de contacter La Martinière et d’être publié. J’étais parti sur ce roman parce que j’avais envie de réfléchir et d’écrire un peu sur la question de la culture de masse face à des oeuvres un peu exigeantes, qui tendent vers une forme de radicalité. J’avais envie de m’interroger là-dessus, et j’étais parti sur l’idée d’une totale fiction autour d’un personnage de peintre. Je réfléchissais à comment mettre ça en place et c’est grâce à des auteurs comme le philosophe Théodor Adorno et à Thomas Bernhard qui est un de mes maîtres absolus (même si je crois qu’il n’y a pas trop d’influence dans mes textes), qui souvent citait Schoenberg comme la forme absolue de la radicalité, que je me suis lancé. Bernhard présentait Schoenberg comme un modèle de rigueur. Je me suis intéressé à lui au départ dans mon propre intérêt, et j’ai lu son Journal de Berlin puis je me suis dit que ce dont on pouvait parler était dans sa vie, c’est le moment qui me permettait de parler de cette question d’une oeuvre radicale, tout en développant d’autres points qui me semblaient importants, comme son rapport à la religion. Il y avait aussi cette dualité avec Stravinsky, le fait de se dire : est-ce qu’il faut aller vers quelque chose de nouveau ou au contraire quelque chose de plus radical ? Je me suis imprégné de son univers et de sa vie, de sa musique bien sûr (ce qui n’était pas forcément facile), mais après réflexion je me suis dit qu’il serait intéressant de parler de cette musique comme quiconque pourrait en parler en la découvrant et en essayant de m’en imprégner, et au fur et à mesure de l’apprécier.

Vous vous êtes beaucoup documenté sur Schoenberg et ses contemporains ?

Pas énormément. j’ai beaucoup lu sur lui, notamment des essais critiques. Je n’ai pas lu sa bio absolue car je ne voulais pas être totalement influencé. Je me suis penché sur plusieurs livres, plusieurs portraits de Schoenberg, qui m’ont poussé à une forme d’exhaustivité et ce qui a favorisé un aspect romanesque que je voulais quand même apporter au texte. Il était question de me l’approprier aussi. Le Schoenberg que je propose n’est certainement pas le vrai Schoenberg, mais c’est mon Schoenberg. De même que pour le Stravinsky que je propose. Bien sûr, j’ai écouté aussi Béla Bartók, mais je ne voulais pas que le roman soit trop musical, trop conceptuel. J’avais envie de m’attacher davantage à une époque dans laquelle le fantasme absolu était la réussite en Europe, à travers Schoenberg, Freud, etc. Ce rêve absolu d’Europe glorieuse qui s’effondre dans le nazisme. Ca permettait de poser des jalons historiques. Ca m’intéresse vraiment ce rapport à l’Histoire qui permet de prendre un peu de recul par rapport à la situation du personnage.

Vous diriez que le procédé a été le même entre les deux romans ?
Oui je le vois comme ça, si ce n’est que dans Clichy il y a deux personnages : celui d’Aimée, dont j’avais juste la date de naissance, la date de décès, le fait qu’elle avait dactylographié Voyage au bout de la nuit, je savais qu’elle avait été secrétaire au dispensaire, mais après tout le reste il fallait l’inventer de façon à respecter la vie qu’elle a dû mener, ne pas trop partir dans un fantasme de personnage, être rigoureux et inventer un personnage qui puisse correspondre à l’image de la secrétaire, à la personne qui a tapé le manuscrit. En ce qui concerne le personnage de Louis, c’était à peu près la même image qu’avec Schoenberg. Pour la documentation, il s’avère que je connaissais très bien Céline, je connaissais plutôt très bien Voyage au bout de la nuit. Ce type de personnage avec un narrateur plus présent en écrivant Louis ou Schoenberg, c’est à dire un narrateur qui prend du recul, qui permet de critiquer un peu, parfois de ne pas comprendre, (et en effet c’était la même démarche)… à un moment je me suis dit : est-ce que dans Harmonie Harmonie, ne va pas manquer le personnage inventé, le personnage totalement romanesque, et c’est ce qui va faire un pur roman biographique. Lorsqu’il est sorti à la rentrée c’était la tendance, il y avait d’autres romans dans ce genre-là. Je sais que j’aime beaucoup Echenoz, j’ai une admiration pour son travail, si je compare aussi à Ravel, qui est un roman sur un musicien. Je voulais, sans aucunement comparer la valeur des deux romans, que Harmonie Harmonie soit l’occasion de poser des questions, de m’interroger sur le rôle d’un musicien extrêmement rigoureux, qui fait peut-être l’erreur de le rester, qui fait de ses erreurs une oeuvre majeure. Je m’interroge aussi sur la crise, la montée du nazisme, ce rapport aussi à la musique. J’essaie de me positionner, de me questionner sur ce qui me permettait de sortir du mécanisme purement biographique, comme j’avais pu le faire avec le personnage de Louis dans Clichy.

Et là vous êtes à nouveau plongé dans l’écriture ?
Je ne me suis pas encore mis à écrire, je devrais m’y mettre incessamment sous peu. Je ne veux pas trop en parler. Ce que je peux dire c’est que là je me tourne plus vers la fiction. C’est bizarre de le dire parce que mes deux romans étaient aussi de la fiction…


C’est romanesque !
Oui, c’était romanesque, le narrateur prend des libertés, mais dès que c’est historique, j’essaie d’être un peu rigoureux, je ne transforme pas les événements, mais j’en rajoute, j’entretiens quand même ce côté biographie romancée. Et là je pense que j’ai un peu fait le tour avec ces questions-là. Avec Clichy et Harmonie Harmonie, j’ai un peu vu les limites, les possibilités, pour encore me tourner vers ce type de narration. J’ai vraiment envie d’aller vers plus de fiction. Je pense toujours ancrer historiquement les choses, même si autour de mes personnages gravitent quelques figures, mais j’ai envie d’inventer de bout en bout, ce qui n’a pas été le cas, même avec Aimée.


C’est facile pour vous d’écrire ?
C’est une question intéressante ! Moi je le considère quand même comme un travail. Je travaille le soir et parfois je me dis que ce serait mieux de regarder un film ou de sortir boire des verres mais je m’impose une rigueur, j’essaie d’être régulier, « non je ne vais pas là », « ce soir tu dois te mettre à travailler », « il faut le faire », c’est nécessaire. Après j’ai un plaisir à me documenter et lorsque je me mets à écrire, je crois que les choses viennent assez facilement. Alors bien sûr il y a des soirs où ça ne vient pas du tout, des soirs où les choses vont bien mieux, mais je ne sais pas si je peux répondre vraiment très franchement à cette question. Après si je vous dis que c’est très facile pour moi d’écrire, j’ai l’impression que ça fait un peu prétentieux, comme si j’avais des aptitudes particulières, et inversement si je dis que c’est très difficile, ça serait vous mentir. Disons que l’envie d’écrire est facile.

En tout cas, à la lecture on a une impression de facilité, alors qu’à y regarder de plus près, on sait bien que ce n’est pas si facile. Dans une seule phrase, vous arrivez à planter un décors et à donner plusieurs éléments, et ça coule tout seul !
C’est gentil mais pour répondre mieux à votre question, je crois que les choses se sont concrétisées pour moi, quand je me suis mis à écrire des textes valables, publiables, dès lors que j’ai décidé d’écrire des livres que j’aurais envie de lire. Si j’étais lecteur, est-ce que ça m’intéresserait, est-ce que j’aurais envie de lire ces livres-là ? Et oui, c’est le cas. Et à cet instant, les choses ont été un peu plus simples pour moi, je me suis senti plus libéré, donc libre de tenter certaines choses, d’en rater d’autres, mais de me sentir plus en phase avec ma volonté d’écrire, avec mon texte, étant plus libre. Assez étrangement.

Et à l’inverse, est-ce que vous auriez l’envie d’écrire un essai ?
Je ne sais pas si j’en ai les compétences, mais mon hésitation montre déjà que ça pourrait être le cas, oui. Je lis toujours beaucoup de romans, mais je lis davantage d’essais,  pas mal de philosophie notamment. Je me sens concerné par la politique par exemple, j’essaie de transmettre cet investissement dans mes romans, et c’est vrai que parfois il m’arrive de penser à l’écriture d’un essai. En toute modestie, ce n’est pas totalement exclu. Je ne sais pas si ça viendra ni dans quelles conditions, mais il y a des réflexions peut-être dans la modernité, oui, ça pourrait venir en effet.

Vous êtes bibliothécaire, les lecteurs qui viennent vous connaissent-ils en tant qu’auteur ?
Oui, c’est assez nouveau ça. C’était assez particulier au début. Ce qui est bien pour moi, pour une forme d’équilibre, c’est le fait d’habiter Toulon, donc un peu loin de Paris. Lorsque je viens ici, je vous rencontre, ça me fait très plaisir, je suis content de faire des lectures, des émissions de radio, mais dès que je reviens à Toulon tout retombe un peu, je retrouve mes habitudes. Le rapport à la lecture est différent aussi entre le Sud et Paris, et c’est vrai qu’à Toulon je n’aurais pas ce rapport là à l’écriture. Mes livres sont sortis et ils ont eu leurs lecteurs et parfois ces lecteurs viennent à la médiathèque, soit emprunter les ouvrages, soit les réserver, puis certains viennent m’en parler. C’est agréable et étrange à la fois. Je suis dans la position de bibliothécaire, je parle de livres d’autres auteurs, j’ai des projets sur d’autres livres et en même temps qu’on puisse venir me parler de ça.. j’avais un peu peur au début, mais je trouve ça agréable de pouvoir discuter directement avec les gens dans un cadre beaucoup plus informel qu’une rencontre littéraire, ce qui est peut-être un peu impressionnant pour les lecteurs, voire même pour les auteurs. Là, d’être tout simplement entre bibliothécaire/auteur et lecteur…

Ca aide à garder une certaine distance.
Exactement, au départ j’avais un peu peur, j’avais une vision assez naïve de ce qui allait changer en tant qu’auteur : est-ce que je deviendrais prétentieux si j’avais du succès ? Le fait de retourner dans le Sud, de voir mes amis, ce contexte-là me permet d’avoir un rapport simple avec tout ce qui se passe, et c’est vraiment important.

Donc vous n’auriez pas du tout envie de vivre de l’écriture seulement ?
Si, ça serait mentir de vous dire le contraire. Peu d’auteurs ont la chance d’en vivre, beaucoup souhaiteraient le faire, et je crois que c’est plus sur les questions de temps à consacrer à l’écriture, à la construction du roman, à la réflexion que ça serait vraiment un besoin, ce qui permettrait aussi  rencontrer les personnes, d’avoir la place pour autre chose. Ca permettrait d’avoir le temps de m’améliorer, mais après qui sait si je n’aurais pas envie de continuer à travailler quand même ? Je pense que dès lors qu’on s’investit dans l’écriture… je ne voudrais pas me plaindre, mais c’est vrai qu’après une journée de travail, même si mon travail n’est pas le plus éprouvant, il est quand même difficile de se mettre à écrire le soir, d’avoir cette rigueur. Je ne peux m’empêcher de me dire que ça serait parfait de n’avoir que l’écriture, de m’y investir totalement et d’avoir la place pour d’autres projets d’écriture, d’autres possibilités, que ce soit du roman ou de l’essai. J’aime beaucoup l’idée de partager les arts aussi.  J’ai beaucoup d’amis musiciens : proposer des textes, mais juste pour un concert par exemple, qu’il y ait une lecture accompagnée de musique. J’ai pu le faire une fois, c’était très enrichissant. Partir sur plusieurs projets, ça serait un vrai plaisir.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.