La Terre sous les ongles, Alexandre Civico

Lorsqu’on entend parler de terre sous les ongles, on pense aussitôt à quelque chose dont on voudrait se débarrasser. C’est à priori désagréable : d’abord il y a l’idée de paraître sale, puis soudain la raison de la présence de cette terre qui vient comme en filigrane. Où as-tu donc mis tes mains ? Qu’as-tu donc tripoté ?



Dit comme ça, on pourrait penser que ce premier roman n’a que l’ambition d’un titre, qui se joue des mystères et nous entraîne finalement dans un menu bancal qui ne reposerait que sur l’entrée. A bien y regarder, ce roman est pourtant fidèle à ce titre : il y a quelque chose là-dedans qu’il convient de gratter, de débusquer. Il y a quelque chose d’ombrageux qui vient directement faire concurrence au danger, qui vient remuer cette terre littéraire que nous connaissons tous. L’origine de cette Terre sous les ongles se déploie sous nos yeux, entre les lignes, à travers ce récit où est explorée cette bataille de la langue et des lieux. Nous cherchions l’origine d’un titre, nous tombons sur un véritable roman des origines, cisaillé, taillé dans le roc et le rauque d’une langue qui échappe et ferait presque honte à celui qui a si peur de ne pas la maîtriser.

Ce n’est pas tout. Ce roman brillant a la particularité d’attirer votre attention sur ces choses du passé, s’en inquiétant, vous y amenant à rebours sans que vous ne sachiez comment. En réalité, il vous montre avant tout que vous ne maîtrisiez pas non plus «l’à venir» de l’histoire, et que le narrateur, pensant enfin parvenir à maîtriser la suite des événements, arrive les mains belles et bien sales d’avoir déplacé puis contourné des montagnes d’un désespoir qui ne lui appartenait que par héritage, c’est à dire point du tout.
On ne devrait avoir à porter que sa propre vie, semble nous dire Alexandre Civico dans ce court roman. Où peuvent bien nous mener nos fardeaux, ceux dont on hérite sans le savoir, déchargeant par là-même ceux qui en souffraient, et en oublient finalement les contours à nos frais ?

A l’image de ce narrateur en fuite au volant de sa berline allemande sur les routes d’Espagne, entre robustesse et fragilité déconcertantes, nous devrions peut-être tous nous échapper… mais sans rien emporter. Un premier roman qui perturbe, à lire seul dans la pénombre, en une seule fois.

La terre sous les ongles, Alexandre Civico, Rivages, Janvier 2015, 87 pages, 15 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.