La grande illusion, comment rater la paix

Le spécialiste

Professeur à la Sorbonne, fils de diplomate, Georges-Henri Soutou s’est imposé comme le spécialiste des relations internationales contemporaines au sein de l’université française, prenant ainsi la suite de Jean-Baptiste Duroselle ou de Pierre Renouvin. On lui doit deux ouvrages remarquables, L’alliance incertaine, sur le rapprochement et la formation du couple franco-allemand dans les années 1958-74,  et L’or et le sang, analyse serrée des buts de guerre franco-allemands durant la première guerre mondiale. La grande illusion (le titre est-il un hommage à Jean Renoir ?) est un peu une suite de ce dernier ouvrage et rappellera à nombre de ses anciens étudiants le cours de deuxième année qu’il anima à Paris IV. Car les thèses développées ici reprennent l’essentiel de son propos : la France perdit largement la paix de 1919, largement par incompréhension des réalités internationales engendrées par une guerre qu’elle avait pourtant gagné.

Un processus de prise de décision complexe

Un des mérites de cet ouvrage est de mettre en évidence la multiplicité des acteurs qui, avant, pendant et après la guerre, participent à la réflexion et à la prise de décision diplomatique. On retrouve l’administration du Quai d’Orsay, le ministre concerné, le président du conseil bien sûr. Le néophyte sera étonné du rôle joué par le président de la République Raymond Poincaré, la fonction étant loin d’avoir l’importance qu’elle a aujourd’hui grâce à la constitution de1958. On découvre aussi le rôle  de certains cercles de réflexion, rassemblant historiens, intellectuels au sein des différentes académies, d’anciens ministres tel Gabriel Hanotaux qui continuent de s’agiter dans l’ombre. Il y aussi les industriels dont la plupart modèrent certaines exigences territoriales, intéressés par la reprise de relations économiques autrefois lucratives avec l’Allemagne.

Quels buts de guerre ?

La France, en refusant de modérer l’ardeur belliciste de la Russie en Juillet 1914, joua son rôle dans le déclenchement du conflit (mais moins que ne le croit Christopher Clark dans Les somnambules). On sait moins que, très vite, les dirigeants français bâtirent des plans pour l’après-guerre, incluant la restitution de l’Alsace-Lorraine mais aussi l’annexion de la rive gauche du Rhin, voire du Luxembourg (Etat pourtant indépendant !). La France républicaine, peu ou prou, commença à réfléchir, plus la guerre s’éternisant, à un vaste projet de réorganisation de l’Europe qui allaient bien au-delà d’un rééquilibrage du concert européen qui fonctionnait depuis 1815.

Georges-Henri Soutou signale cependant qu’il fallut attendre très tard dans la guerre pour que la France soutienne franchement les nationalités de l’Empire austro-hongrois, dans un contexte où la défection russe et le poids pris par le nouvel allié américain  (les 14 points du président Wilson) changèrent la donne. Au Proche-Orient et en Turquie, Paris joua finalement contre son allié britannique, ce qui eut pour résultat de dissoudre la solidarité entre les deux alliés : or, sans alliés, la France ne pouvait gagner la paix face à une Allemagne démographiquement et économiquement supérieure…

Ce livre magistral montre comment les dirigeants de l’époque, malgré les informations assez complètes dont il disposait, ont raté le règlement de l’après-guerre, principalement à cause de leurs préjugés idéologiques : très instructif, au vu de nos débats actuels  … Un livre précieux, rédigé par un de nos meilleurs historiens, sur une période décisive de notre histoire.

Sylvain Bonnet

Georges-Henri Soutou, La grande illusion, Tallandier, avril 2015, ISBN 979-10-210-1018-5, 384  pages, 21,90 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.