Talleyrand, l’ombre de Napoléon

La rencontre d’un sujet et de son biographe

 Il y a un peu plus d’une dizaine d’années parut le Talleyrand d’Emmanuel de Waresquiel, biographie qui remporta un grand succès public et qui permit un nouvel éclairage sur l’évêque boiteux. Non que ce dernier n’eut manqué de biographes ! De Louis Madelin à Michel Poniatowski, que de têtes bien pleines et bien faites se sont penchées sur la figure du diable boiteux ! Emmanuel de Waresquiel a cependant jeté un regard neuf, non dénué de sympathie mais sans complaisances (sur l’affaire de l’assassinat du duc d’Enghien, l’analyse de la responsabilité est assez claire). Reste à voir en quoi cette biographie est indispensable.

 Un parcours incroyable

 Evêque d’Autun, Ministre du Directoire puis de Napoléon et enfin de Louis XVIII, ambassadeur de Louis-Philippe en Angleterre… Le parcours de Charles-Maurice de Talleyrand Périgord paraît toujours ahurissant, moins de deux siècles après sa mort. Waresquiel, s’il rétablit certaines vérités quant à son enfance et au rôle de ses parents, démontre d’emblée une chose : si ce parcours est exceptionnel, c’est parce que l’homme l’était. Entré dans l’église sans réelle conviction religieuse, Talleyrand se fait remarquer par sa connaissance du budget ecclésiastique et de ses détails (intéressant pour un homme qui s’efforcera de passer pour un fainéant par la suite), qui s’affichera comme un des soutiens de Calonne, un des derniers ministres réformateurs de Louis XVI, et comme un proche de Mirabeau.

 Révolutionnaire…mais pas trop

 Très tôt soutien de la Révolution, il proposera la vente des biens de l’église pour résorber le déficit de l’Etat (une piste pour l’avenir ?) et dira la messe lors de la fête de la fédération en juillet 1790 : pour un prêtre qui vit à l’époque en couple avec Adélaïde de Flahaut, on peut dire qu’il accumule les paradoxes. Talleyrand aura l’intuition de s’éclipser de France avant la Terreur et de partir en Amérique… Là, loin du tumulte révolutionnaire, il voyage, découvre les indiens, spécule aussi (une constante chez le « diable boiteux ») et rentre en France pour devenir…ministre des relations extérieures : il le demeurera jusqu’en 1807… et finalement même au-delà puisque ses remplaçants ne réussiront jamais à l’éclipser (un peu comme notre Jack Lang, éternel ministre de la culture…).

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, par Pierre-Paul Prud'hon, 1809 (Château de Valençay)

 De l’esprit et du style

 On laisse au lecteur le plaisir de découvrir les pages que notre historien consacre à la relation unique qu’entretiennent Talleyrand et Napoléon, faite de fascination, de mépris, de haine et en même temps d’une espèce de quasi dépendance : jamais l’Empereur ne put se passer complètement du boiteux qui lui avait enseigné les manières d’ancien régime ainsi que son esprit. L’esprit, Talleyrand en avait à revendre. C’est quelques-uns de ses traits d’esprit qu’il faut ici relire et savourer. A Napoléon qui lui reprochait de ne pas l’avoir prévenu que le duc de San Carlos était l’amant de sa femme (un évêque marié !), il répondit : «  Sire, je ne pensais pas que ce rapport pût intéresser la gloire de votre majesté, ni la mienne. » Et il faut confier aux lecteurs que l’ancien évêque était un spécialiste des bons mots : « il ne faut jamais se presser. Moi, je ne suis jamais pressé, et je suis toujours arrivé. » A Napoléon, il écrivit un jour : « Voilà le moment où je m’aperçois bien que, depuis deux ans, je ne suis plus accoutumé à penser seul : ne pas vous avoir laisse mon esprit et mon imagination sans guide : aussi vais-je probablement écrire de bien pauvres choses, mais ce n’est pas ma faute, je ne suis pas complet quand je suis loin de vous. » Napoléon le croyait-il ? Bien sûr que non mais il aimait ses manières, ce ton, ce vocabulaire, celui du courtisan mais poussé à un degré qui le séduisait. Que Talleyrand, au final, l’ait trahi, ne changea rien à l’estime qu’il lui portait.

 Tout cela, Emmanuel de Waresquiel nous invite à le revivre, à le respirer, avec un talent double, celui de l’historien et celui de l’écrivain. Dans cette biographie, la fluidité du style (car style il y a), la sûreté des mots employés font de cette biographie un objet précieux, un de ceux que l’homme ou la femme cultivée chérit.

 Sylvain Bonnet

 

Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, Tallandier « texto », ISBN 979-10-210-0658-4, avril 2015, 1080 pages, 12,90 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.