Le parfum d’Adam, de Jean-Christophe Rufin

 Le parfum d’Adam est ce qu’on pourrait appeler un thriller écologique. Juliette, une jeune militante française en manque de reconnaissance, participe à une opération commando pour libérer des animaux de laboratoire. Bientôt, elle comprendra que l’opération n’était pas seulement ce qu’elle prétendait être, et qu’elle fait partie d’un plan beaucoup plus vaste qui dépasse son imagination…

A des kilomètres de là, outre Atlantique, on s’inquiète de ce qui pourrait être une opération terroriste de grande envergure. Plusieurs continents déjà se méfient, contrairement à la France qui dans ce domaine reste bon enfant, de ce que l’on appelle la menace écologique radicale. Les Etats-Unis en ont fait les frais, l’Angleterre prend cela très au sérieux. Aussi, ce qui apparaît comme une petite opération de libération animale n’est peut-être pas à prendre à la légère.

C’est dans ce contexte qu’une organisation appelée Providence va entrer en scène. Sous la houlette d’Archie, créateur de cette société d’espionnage privée, et ancien de la « Compagnie », comprenez la CIA, et avec la complicité plus ou moins forcée de Paul Matisse, un espion reconverti en médecin humaniste, l’intrigue va se tisser et vibrer au fil des pages en baladant le lecteur sur tous les continents.

De quoi il est question ? Nous ne sommes pas face à une menace de second ordre. Bien loin des verts et de leurs revendications politique, nous abordons ici le problème de la sauvegarde de la planète sous un angle peu connu. Nous connaissons tous l’existence d’organisations telles que Greenpeace (ici nommée Greenworld, très peu dissimulée), WWF, et autres fondations visant à préserver la nature et ses animaux. Ces organisations ont pris l’habitude de viser en particulier les braconniers, les contrebandiers, la déforestation massive, et donc la destruction de l’habitat naturel de certaines espèces déjà menacées, et reconnues comme telles. N’oublions pas la chasse, la surpêche… ce qui nous mène à l’industrialisation des moyens d’exploitation de la nature, et donc de la planète. Les associations précitées sont à tel point devenues politisées, et consensuelles pour certains engagés qu’il convenait d’abandonner le navire pour créer d’autres organisations plus violentes, plus actives, et ne laissant place à aucun consensus. C’est ce qui se passe dans le livre, ou un personnage mystérieux, qui n’est peut-être pas seul et possède de nombreuses connexions à travers le monde, dans plusieurs domaines qui lui sont utiles, un personnages mystérieux donc abandonne l’action au sein de ces associations trop consensuelles. Certains, dans la vraie vie, l’ont fait également : Paul Watson cofondateur de Greenpeace en son temps, a déserté l’organisation pour créer Sea Sheperd, une association qui se bat pour la sauvegarde de l’espace marin, et des ses espèces. L’association est désormais mondialement connue pour ses attaques (néanmoins pacifistes), telles que l’harponnage de baleiniers braconniers, ou son intervention (encore récemment) sur les îles Féroé, pour interrompre le saccage rituel de 280 baleines échouées sur les côtes. Paul Watson motive ce revirement par l’utilité absolue d’échapper au consensus politique imposé aux écologistes… qui finissent par s’y plier, et faire des concessions néfastes pour l’environnement. Cependant son action se dirige absolument contre les mêmes personnes : l’industrie de masse, le braconnage, et l’utilisation trop ogrivore des ressources naturelles de la planète.

Dans Le parfum d’Adam, le personnage de Jean-Christophe Rufin obéit à une politique intime beaucoup plus étonnante et peu connue, qui est de l’avis de l’auteur (ayant travaillé vingt ans dans l’humanitaire), une pensée qui s’insinue régulièrement dans les couloirs de ce domaine. Ted Harrow, c’est son nom, considère que la détérioration de la planète trouve sa source dans la surpopulation, et qu’il conviendrait d’opter pour une politique démographique. Les chinois l’ont fait en leur temps, limitant le nombre d’enfant à un par couple. Le bioterroriste de Rufin estime qu’il faudrait faire disparaitre les pauvres, qui ont tendance à trop se reproduire, et à vivre au crochet de populations beaucoup plus débrouillardes et prospères. Nous voilà face à un écologiste qui fait le beau jeu des industriels, et qui se trouve à mille lieues des écolos activistes (et vraiment engagés) que nous avons en France (veganes, prônant l’amour de chacun, le sacré en toute chose (merci Spinoza), soutenant l’idée que respecter les plus faibles d’entre nous, à commencer par les animaux, ne peut mener qu’à respecter et protéger également son prochain (humain).

Si l’intrigue part d’un fil plausible, étayé, documenté, et comme toujours est servie par une écriture somptueusement prenante, certains retournements de situation paraissent un brin truqués, et les raccourcis, à travers la pinède, semblent un peu tendus vers la facilité. Cependant, le livre a le mérite de passionner : que Rufin nous surprenne avec l’histoire d’un chien anti-héros de la guerre, qu’il se glisse dans la peau d’un grand personnage historique (Le grand Coeur), qu’il nous raconte ses mésaventures sur le chemin de Compostelle, ou qu’il nous entraîne dans un thriller planétaire, nous faisant valser de continent en continent au gré d’indices semés de petites anecdotes érudites ou personnelles, il nous tient. Le tout se tient aussi. Il possède cette écriture caméléon qui fait que l’on oublie complètement l’auteur, possédant son lecteur avec quelque chose d’invisible, autre chose qu’un simple style (qui serait, lui reconnaissable au premier chapitre).

Ce qui nous tient, c’est peut-être ce qu’il met d’expérience et de passion à raconter le nécessaire : ici le roman n’est qu’un prétexte pour attirer l’attention, informer sur les dangers qui guettent l’humanitaire aujourd’hui. Ce qui nous tient, c’est ce brin de Rufin que l’on retrouve chez le médecin, chez l’ardent défenseur des humains, chez la jeune idéaliste, chez le savant fou et porteur d’une idée terroriste aussi : il est partout parce qu’il a muri son sujet, en défend tous les aspects à sa manière car s’il est facile de se placer du bon côté de la barque, on est tout aussi séduit par le côté obscur d’un raisonnement développé avec brio. Rufin a peut-être compris ce qu’il fallait faire de ce qui nous effraie : l’étudier, le comparer, y réfléchir, le laisser mûrir et y revenir, le décortiquer, et l’exposer au monde entier. Si ce n’est pas « nécessairement de nature à nous rassurer sur l’avenir », cela ne fait désormais plus partie, en tout cas, du domaine de l’ignorance.

Le Parfum d’Adam, Folio.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.