La Salamandre, Jean-Christophe Rufin

Catherine, dont la vie s’organisait autour du travail avec la haine des dimanches, le secours de la télévision, l’affection d’un chat et l’usage fréquent de somnifères, tourne le dos à la France pour s’installer au Brésil. Dépassant sa condition de touriste, elle quitte l’univers des agences de voyages pour celui des favelas. La violence avec laquelle les gens se traitent entre eux ne lui est alors plus épargnée. Dans ce récit d’un parcours absolu, Jean-Christophe Rufin livre une tragédie moderne, où l’héroïne semble soudain obéir à une loi profonde qui la pousse à se détruire et à s’accomplir en même temps. À travers ce portrait d’une femme qui se perd et se découvre, l’auteur reprend aussi un thème qui lui est cher, celui de la rencontre entre les Occidentaux et leurs tiers-monde fantasmé. Loin de la vitrine exotique et du mythe révolutionnaire, il va au-delà de la vision idéalisée, tout au moins «idéologisée», du tiers-monde, vers un monde ambivalent, fait à la fois de richesse et de violence, repoussant et attirant.

Jean-Christophe Rufin, dont j’ai déjà beaucoup parlé ici (et ce n’est pas terminé !), a choisi cette fois de s’intéresser à l’histoire d’une femme, qui du jour au lendemain change radicalement de comportement et de continent. Il pourrait s’agir d’un fait divers, mais l’histoire de Catherine a l’étoffe d’une tragédie antique qui serait tissée de rouages modernes. Outre cette tonalité, qui est déjà sous la plume de Rufin un gage supplémentaire d’attrait, de qualité, et de plaisir, on peut s’amuser à lire l’intrigue de ce roman-nouvelle sous des angles multiples.

Il s’agit d’une tragédie personnelle, celle d’une femme qui quitte l’Europe où elle a passé sa vie à vivre en célibataire, à travailler sans relâche pour économiser le moindre sous. Ayant accumulé un beau petit pactole, elle décide enfin de s’offrir des vacances au Brésil, chez de vieux amis partis s’installer là-bas. Il s’agit d’un drame social : elle fera en Amérique latine la connaissance d’un gigolo, dont elle va s’éprendre éperdument. Bien sûr, il y a cette illusion de l’amour pur et désintéressé, et la désillusion du lecteur qui lui fait écho. Personne n’est dupe : l’Européenne se fera plumer. La suite de l’histoire est pour le moins inattendue, révoltante et tragique, cruelle jusque dans l’abnégation du personnage de Catherine, femme martyr et digne.

Un roman lucide aux allures de conte ou de légende, qui dénonce l’écart de deux civilisations qui s’envient mutuellement pour des raisons bien différentes.

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.