Reagan, un rêve américain

 

Un sujet difficile

 

Jeune universitaire spécialiste de l’histoire des Etats-Unis, Françoise Coste a choisi d’écrire une biographie de Ronald Reagan, président extrêmement peu populaire dans l’historiographie française. Tout le contraire des Etats-Unis où le souvenir de Reagan agite les candidats républicains d’aujourd’hui, soucieux d’imiter et son discours conservateur et sa verve néo-libérale en vue de la prochaine compagne présidentielle américaine. Il y a un mystère Reagan qui à la base de cette biographie : comment un acteur de seconde zone a-t-il pu devenir le héros de la révolution conservatrice puis le président le plus populaire depuis la seconde guerre mondiale ?

 

 

« Meet John Doe »

 

Reagan est avant tout un homme du Midwest, qui a grandi dans une famille d’origine irlandaise. Son père, Dutch, était alcoolique et ratait tout ce qu’il entreprenait. Le jeune Ronald développe alors deux caractéristiques qui vont le servir dans sa vie : une capacité de déni impressionnante et une bonne humeur communicative qui se transformera bientôt en charisme. Après l’université (où il ne brille guère), ce jeune homme sympathique à l’allure sportive (comme tant d’autres américains aiment l’être) devient animateur de radio avant de décrocher un contrat d’acteur à Hollywood où il brille dans des séries B ou dans des seconds rôles (par exemple auprès d’Errol Flynn dans La piste de Santa Fe ou Sabotage à Berlin). Durant toutes ces années, Reagan est un fervent démocrate et soutient le new deal de Roosevelt dont bénéficie son père. Tout ce contre quoi il va bientôt se dresser.

 

La mue conservatrice

 

Françoise Coste montre bien que Reagan évolue en devenant président du syndicat des acteurs (à un moment où sa carrière décline). Quelques affaires de subversion et une grève le transforment en anticommuniste de choc, voyant dans les démocrates des faibles prêts aux compromissions. Son travail auprès de General Electric l’amène à chanter les louanges du libre marché et en 1960, il devient officiellement Républicain. Il est alors repéré par un groupe d’hommes d’affaires républicains à la recherche d’une icône politique, pouvant se substituer à un Nixon en voie de recentrage. Avec son charisme, Reagan réussit à se faire élire gouverneur de Californie sur un programme de remise en cause de l’Etat-Providence inspiré des ultra-libéraux de la société du Mont Pèlerin. Programme qu’il se gardera bien d’appliquer… Reagan s’affirme vite comme un grand communiquant, capable de tenir à la fois un discours très « dur » et d’enchaîner ensuite de belles paroles sur la force de l’Amérique éternelle.

 

Le stratège politique

 

Ce double discours va finalement rencontrer un écho considérable dans un pays en pleine crise morale, miné par les suites du Vietnam et aussi par un racisme endémique. A la suite de Nixon, Reagan va jouer sur les antagonismes raciaux en se rendant populaire auprès des « White Ethnics » (les descendants d’immigrants polonais, italiens, grecs, tchèques…), ouvriers ou artisans, jaloux des efforts déployés par l’Etat fédéral en faveur des noirs. Il va également capter les faveurs de l’électorat sudiste qui s’éloigne du parti Démocrate après les lois sur les droits civiques. Et en 1980, Reagan est élu…

 

Un président incapable ?

 

Une fois élu, Françoise Coste peint un Président qui peine à se concentrer, au grand dam de son entourage, n’arrive pas à se passionner sur le fond de ses dossiers. Il exaspère ses collaborateurs en en racontant les mêmes anecdotes, voire en s’endormant… Reagan, contrairement une fois encore à Nixon (qu’il serait grand temps de réhabiliter partiellement), délègue beaucoup à son entourage – une des causes de l’Irangate – et, dans le domaine de la politique étrangère, ses bourdes font les délices des commentateurs. En matière économique, il commence par appliquer un programme libéral, coupe dans les dépenses sociales et plonge le pays dans la récession. Il réagit en décidant d’augmenter les dépenses militaires, ce qui relance l’économie (comme quoi le keynésianisme marche toujours !) et lui permet de se faire réélire triomphalement en 1984. Le discours de Reagan restera libéral, pas la pratique : encore le déni. En matière de mœurs, le président est conservateur mais, en bon politique qui connaît ses électeurs, il ne remet pas en cause les acquis des années 60. Si Reagan dédaigne le travail quotidien, son flair politique reste intact tout au long de sa présidence et il donne aux américains ce qu’ils voulaient de lui : une belle image qui redonne confiance.

 

Et il entra dans la légende…

 

Qu’on le veuille ou non, Reagan a marqué l’histoire : il reste le président le plus populaire depuis Kennedy et Roosevelt, laisse l’image de l’homme qui a gagné contre l’URSS (effectivement, l’IDS a paniqué les soviétiques et convaincu un Gorbatchev de la nécessité d’arrêter la course aux armements). L’Amérique a « oublié » l’explosion des inégalités, le scandale de l’I    rangate (qu’il a nié), ses approximations pour ne garder que le souvenir de l’américain idéal, sympathique. Désormais, chaque candidat républicain (et même certains candidats démocrates) se doit de placer ses pas dans ceux du grand communicateur. On salue bien bas le très bon travail du biographe, précis et clair qui permet, sans caricatures, d’approcher la personnalité du 40ième Président des Etats-Unis. Chers lecteurs, c’est l’occasion, à travers ce livre, de découvrir une Amérique que nous, français, ne connaissons pas : allez-y.

 

 

Sylvain Bonnet

 

Françoise Coste, Reagan, Perrin, ISBN 9782262048129, septembre 2015, 620 pages, 25,90 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.