Julieta, de Pedro Almodovar

Lettre d’une inconnue

L’histoire tragique de Julieta contée à travers une lettre destinée à sa fille qu’elle n’a pas revue depuis plus de dix ans.

Un couple sur le départ, une rencontre fortuite, une photo déchirée ; en quelques minutes d’exposition, le réalisateur pose d’ores et déjà les bases d’un mélodrame flamboyant. Pourtant, l’enfant terrible de la Movida, que l’on avait désigné longtemps à tort comme le successeur de Luis Buñuel a rarement fait dans la subtilité. Son œuvre m’a rarement fasciné exceptions faites de l’incandescent Tout sur ma mère et du bouleversant Parle avec elle. Avec ces deux long-métrages, il avait montré qu’il pouvait faire partie des plus grands et ne plus être le provocateur iconoclaste et vulgaire qui déplaisait à certains. Lui qui rendait jadis hommage à Eve et Bette Davis ne cesse de sublimer par l’émotion le corps et l’esprit de la femme.

Pourtant avec ce nouveau long-métrage, il prend un virage que certains trouveront déroutant, et que d’autres jugeront bienvenu, celui de la sobriété tout droit héritée des classiques d’antan. Car comment ne pas entrevoir l’ombre d’Une lettre d’une inconnue plané fièrement sur le nouvel opus de l’espagnol. Si les thèmes chers au cinéaste, la culpabilité, le sentiment de perte, les relations mère-fille sont plus que jamais présents, ils n’ont jamais été si bien portés par la mise en scène d’Almodovar, épurée de toute forme d’esbroufe ou de provocation malvenue. Non, rien qu’un récit aussi implacable que poignant, qui dérange l’âme du spectateur tant il déchire ses certitudes, son jugement à l’emporte-pièce et ses valeurs.

Quant à Emma Suarez et Adriana Ugarte, elles incarnent les dignes héritières de Joan Fontaine en dépositaire épistolaire tragique. Car c’est bel et bien une tragédie antique à laquelle on assiste, celle d’une femme frappée par le destin, inéluctable, implacable. La scène du train est somme toute révélatrice, au symbolisme surréaliste que Buñuel n’aurait point renié. Chaque plan qui passe est un aller-retour comme le voyage d’Ulysse que conte Julieta à ses étudiants, ou comme ses va et viens incessants pour trouver sa place.

Avec Julieta, Almodovar ne signe pas seulement une œuvre essentielle, il parvient surtout à trouver un équilibre dans sa filmographie, et se montre capable de conter une histoire plus qu’un concept. Enfin, à travers un final déchirant, c’est le classicisme élégant de Max Ophuls qui affleure.

Film espagnol de Pedro Almodovar avec Emma Suarez, Adriana Ugarte, Daniel Grao. Durée 1h39. Sortie le 18 mai 2016

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture