Elle, de Paul Verhoeven

La chair et le sang

Chef d’entreprise avisée, Michèle incarne la femme forte et sûre d’elle. Sa vie bascule quand elle est sauvagement agressée à son domicile. Prête à tout pour retrouver son assaillant, elle commence à lors une chasse délicate capable de la mener au bord du gouffre.

C’est l’histoire d’un cinéaste trop américain pour les européens et trop européen pour les américains. Controversé, sulfureux, violent, le cinéma du Hollandais possède néanmoins une véritable identité : un regard acerbe et cynique sur le monde auquel s’ajoute un humour caustique dévastateur. Son œuvre est elle-même éclectique, le réalisateur n’a eu de cesse de transgresser les genres du film noir à la science-fiction en passant par le mélodrame ou le film de guerre. Et s‘il a pu lasser ou laisser pantois spectateurs et critiques, il les a laissés rarement indifférents.

Avec Elle, il revient sur le devant de la scène après un fabuleux Black Book injustement passé inaperçu. Il s’approprie ici l’univers cher à Chabrol, celui de la bourgeoisie française feutré et un brin décadente, aux personnages ambigus qu’Hitchcock lui-même n’aurait pas renié. Après une scène d’exposition choc, Verhoeven met en place les pièces d’un puzzle aussi malsain que jouissif, poussant les nerfs du spectateur dans ses derniers retranchements. Isabelle Huppert détonne dans ce rôle de femme forte et gracile au passé et à l’attitude trouble. Elle rejoint le panthéon des femmes fatales faussement innocentes chères au réalisateur de Jennifer Jason Leigh à Sharon Stone en passant par Catherine Van Houten.

Comme à l’accoutumée, Verhoeven s’interroge sur la monstruosité des victimes, leur propension dans l’histoire à faire le mal et à devenir elles-mêmes les coupables. En évoquant un passé douloureux et au combien suspicieux, Michèle ne devient plus objet de compassion mais tout à coup de répulsion. Sa lente descente aux enfers relève plus de la catharsis expiatoire que de l’agonie traumatisante. Trouble personnage que cette femme capable de retourner les situations inextricables par un déni dévastateur, comme les bons mots qu’elle emplois afin de clore des dialogues aussi truculents que déconcertants.

Jamais à court d’idées pour mettre en péril ses protagonistes, par le chic ou par le choc, capable à la fois de la sobriété la plus classieuse et de crudité à l’extrème, Verhoeven interpelle, provoque et détonne. Plus que jamais arrivé à maturité, il signe avec Elle non seulement un retour fracassant mais aussi peut être le meilleur film de sa carrière, insufflant un vent nouveau à son œuvre. Nul doute que Chabrol aurait apprécié.

Film franco-hollandais de Paul Verhoeven avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny. Sortie le 25 mai 2016. Durée 2h10

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture