La différence invisible, de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline

Marguerite a 27 ans, en apparence rien ne la distingue des autres. Elle est jolie, vive et intelligente. Elle travaille dans une grande entreprise et vit en couple. Pourtant, elle est différente.
Julie Dachez était jusque là inconnue du monde de la BD, inconnue tout court. Elle a publié aux éditions Delcourt/Mirages un roman graphique qu’elle a écrit en collaboration avec Mademoiselle Caroline, que nous connaissons bien, et qui s’est occupé des dessins et des couleurs (avec le talent qu’on lui connaît).
Quand j’ai vu la couverture du livre, j’ai pensé qu’il s’agissait, peut-être, d’un roman graphique à la manière de Pénélope Bagieu, racontant l’histoire d’une presque trentenaire un peu étrange, qui se sent décalée par rapport au monde. J’étais loin de m’imaginer que j’allais tomber sur ça… mais en plus sérieux. Marguerite a besoin de rester dans ses petites habitudes, son cocon, et ne supporte pas le bruit. Les relations avec autrui sont plutôt compliquées, évidemment, puisque dès qu’on doit communiquer, c’est (surtout dans le travail) pour entamer ou finir un projet, travailler en commun etc… et son poste consiste justement à faire le lien indispensable entre plusieurs services (l’enfer).


Les conversations sur le week-end passé, sur la vie privée en générale, la mode, les sorties… être entourée jusqu’à pas d’heure par plusieurs personnes auxquelles il faut rester attentive, puisqu’on fait partie du truc « de la soirée », du « moment » alors qu’on donnerait n’importe quoi pour rentrer chez soi, seul, se mettre sous la couette avec le chat, une tisane et un bon livre, tout ça est son lot quotidien. La vie sociale ? Compliqué dès lors qu’il faut se retrouver précisément dans ce genre de situation pour côtoyer ces amis qui adÔrent se retrouver en groupe pour parler trop fort avec de la musique trop forte (l’enfer).
On imagine Marguerite au milieu des fêtes de noël avec plusieurs enfants et adultes chantant de concert à la gloire d’un bonhomme rouge dont on hait l’inventeur farfelu (ça, c’est pas dans le livre les réunions de famille) => l’enfer.
Bref, dans ce livre, on découvre l’histoire d’une personne qui préfère se retrouver dans sa bulle, dans le silence, et qui vit mal dans une société où la norme est de s’immerger dans un brouhaha constant, d’entretenir des relations superficielles mais nécessaires pour préserver sa côte de popularité. Je m’emporte… parce que comme peut-être beaucoup d’autres personnes, pour moi aussi, les réunions de travail, les réunions de famille (en grand comité), les réunions d’amis à plus de quatre : c’est l’enfer. Faire semblant, porter un masque, c’est peut-être ça, et au quotidien c’est éprouvant.
Marguerite, elle découvre dans le livre qu’elle est officiellement « Autiste Asperger ». Alors non, il ne s’agit finalement pas, malgré tout ça, d’une histoire grave, même si elle est bien plus importante, utile à lire, indispensable à connaître et profonde que ce que suggère la couverture et « la mode » installée dans la BD actuellement. En quelques mots : c’est sérieux, mais c’est pas méchant. Non, ça ne parle pas d’une jeune femme qui se balance d’avant en arrière ou se cogne contre les murs (bien que ça puisse arriver à n’importe qui). Ca parle d’un autisme peu connu, d’une différence vraiment invisible, comme le suggère le titre.
Mais au fond… j’imagine que vous serez plusieurs dans ce cas, comme moi, à vous demander : finalement, où est la normalité ? Du côté du masque, ou du côté de ce désir impérieux et puissant de se soustraire aux conventions du monde et de la société ?
Ce sera à vous d’en juger. C’est un livre qui m’a vraiment touchée, et que je relirai sans doute de temps en temps, pour me bercer… et me dire que nous ne sommes pas seuls.

La différence invisible, Julie Dachez et Mademoiselle Caroline, Editions Delcourt/Mirages, Aout 2016, 22,95 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.