Les animaux ne sont pas comestibles, de Martin Page

Les animaux ne sont pas comestibles, de Martin Page

Tout d’abord, il fallait oser poser ce titre sur une couverture vêtue de rouge, où sont dessinés des animaux abritant les mots dans leur ventre. C’est une très belle couverture signée Laurence Chéné.

Le titre donc, qui va à l’encontre de ce que l’on connait, de ce que l’on sait, de ce que l’on a intrinsèquement intégré, digéré depuis notre naissance : les animaux ne sont pas comestibles. Cette définition du non comestible, nous avons l’habitude de l’attribuer à un champignon qui nous ferait du mal, qui potentiellement, pourrait même être nocif et nous rendre malade, voire, nous anéantir. Nous avons l’habitude d’attribuer cela aux objets également, nous n’aurions pas idée de manger du plastique par exemple, ou un ordinateur. Cependant, pour remonter la chaîne de mon propos, nous engloutissons chaque jour des pages et des pages de facebook qui ne servent à rien, et annihilent notre matière à penser. Nous abandonnons sur nos plages et partout ailleurs des tonnes de plastique qui polluent et tuent chaque jour un nombre considérable d’oiseaux et de mammifères marins. Et chaque jour ou presque, la plupart des humains qui ont la chance de pouvoir se nourrir décemment parce qu’ils en ont les moyens mangent les restes de cadavres d’animaux. Cela paraît normal à environ 96% de la population. Nous considérons donc, de prime abord, que les animaux sont des objets, que nous pouvons nous en nourrir, et Martin Page a décidé d’écrire un livre pour nous démontrer le contraire en racontant son propre parcours d’humain passant du stade d’omnivore à végane.

J’entends déjà les objections : encore un livre ! Encore les véganes ! A cela je répondrai que pour avoir lu beaucoup d’ouvrages sur le sujet, tous les livres sont différents. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Sachant que le véganisme est un mouvement récent, il est de bon ton d’apporter sa part de réflexion. Dans tous les domaines, il est plutôt positif de débattre, de réfléchir, de continuer à penser les choses. Non, le premier végane sur terre ne détenait pas la vérité, et en l’occurrence, les véganes (pour la plupart) ne pensent pas la détenir, ni la vérité ni la sagesse ni l’ultime vertu d’ailleurs.

J’aime la façon dont Martin Page livre son expérience. Quand on connaît ses ouvrages, et quand on connaît le personnage, on sait de surcroît qu’il le fait avec bienveillance et générosité. Il ne se pose ni en juge, ni en accusateur. Il observe et s’observe pour nous livrer un compte rendu de ses réflexions et de son cheminement.

Oui, le véganisme est une cause sérieuse. Non seulement parce qu’il s’agit de la meilleure façon de préserver la planète, de nourrir la population mondiale, mais aussi parce qu’il s’agit d’un combat pour les animaux qui rappelons-le, sont dotés d’une conscience, et ne veulent pas mourir. L’auteur explique ainsi que le combat pour les animaux a pris une autre tournure le jour où il a fallu se justifier de vouloir le bien des animaux. Les humains se sont soudain mis à n’avancer que des arguments scientifiques et rationnels, au détriment d’une des principales raisons qui poussent les gens à ne plus « consommer » d’animaux : l’empathie. Ce déplacement de l’argumentaire s’est opéré très largement avec la prise de position des hommes sur le sujet, ce qui rapproche le véganisme, comme mouvement politique d’abolition d’une oppression (des hommes sur les animaux), du féministe, qui est également un mouvement politique d’abolition d’une oppression (des hommes sur les femmes). Vous voyez un peu le désordre ? Etre une femme et se battre contre l’abattage des lapins, quel manque de sérieux ! Etre un homme et apporter à cette lutte un raisonnement scientifique est tout de suite beaucoup plus convainquant… Voilà que la lutte devient elle aussi oppressante, non ?

Nous sommes dans une société où l’on nous apprend dès le plus jeune âge à ne pas nous laisser envahir par les « sentiments », ah quel vilain mot ! Cela ne fait pas avancer la société, le sentiment ne crée pas de valeur ajoutée. S’en départir promet la richesse et la gloire : le monde à l’envers. Aussi, le livre de Martin Page, qui propose à contrario de redonner sa place au sentiment, et à l’empathie dans le combat animaliste est pour moi tout à fait opportun. Il s’agit d’une autre approche qui pour moi est plus sincère.

L’auteur prend également un grand risque en livrant ainsi son expérience. En quelque sorte, il se met un peu à nu, racontant son parcours avec humour, sidération parfois, colère aussi. Il n’y a rien d’artificiel, juste un bon sens qui nous échappe aujourd’hui mystérieusement. Il choisit pour son discours le fil de l’intime, de l’histoire personnelle, plutôt que de donner des chiffres, des données scientifiques, de citer à tout va les rapports d’ONG comme le font d’autres livres (non moins sérieux, mais déjà nombreux, et pour certains, dont j’ai déjà parlé ici). C’est une démarche précieuse et il serait dommage de ne pas s’y arrêter, de ne pas lire au moins ce qui a changé dans cette vie-là et qui est fondamental. Je le conseille à tous. C’est un autre livre qui parle des animaux, du sort qu’on leur réserve à tort, de leur défense, de l’abstinence face à la viande et même, d’abolition de l’alimentation carnée, à terme. Oui, c’est politique. Et oui, c’est très très fort et indispensable.

Les animaux ne sont pas comestibles, Martin Page, Robert Laffont, 2017.

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.