L’été des charognes, de Simon Johannin

Nous sommes à la campagne, et deux pré-adolescents massacrent froidement un chien errant en lui balançant des pierres au fond d’une cabane. Bientôt, il ne restera plus que de la chaire, du sang, des os : rien de bien distinct, le tout mélangé en une mélasse immonde.

Voici comment Simon Johannin attrape son lecteur dès les premières lignes. A partir de là, il sera difficile de refermer le livre. L’auteur nous emmène à travers une épopée macabre et initiatique à la fois. Quoi de plus efficace que la mort pour apprendre la vie ?

Le parcours des adolescents sera jonché de cadavres, de dépouilles, de pertes, de fracas. Les animaux, surtout, seront peut-être ceux qui paieront le plus lourd tribut dans cette histoire. C’est que les hommes, voyez-vous, se situent par-delà les âges au-dessus de cette caste à quatre pattes. Le livre, ainsi, porte bien son nom. C’est un été, d’abord, qui s’écoule dans la vallée, avec ses odeurs de charognes, ses jeux macabres, son ivrognerie, l’inconscience des adultes aussi, tout aussi immatures que les enfants parfois. Nous sommes à la campagne, et les journées sont rythmées par le travail de la ferme, les beuveries, la fête au village, le dépucelage des seules filles disponibles, le bain dans la rivière, la vente d’agneaux morts ou vivants, le lynchage des chiens, des chats, la collection d’os de toute taille… la mort des doyens. Vers quoi qu’on aille, on laisse toujours quelque chose derrière soi. Quoi qu’on veuille, on finit toujours par en payer l’échange. Et ce chien qui aboie, pendant qu’on égorge un cochon avant de le partager pour occuper le temps, et ne pas « gâcher ».

Il est très difficile de résumer le livre de Simon Johannin. Tout semble voué au désespoir, à l’échec, et pourtant tout y fascine le lecteur. Rien ne semble pouvoir être sauvé, tout sent la mort à plein nez, et pourtant, il y a une lumière quelque part qui appelle, comme dans cet avant dernier chapitre précipité, palpitant, halluciné. Au final, le personnage principal pourrait bien renaître, abîmé, par ce par quoi il est mort. On s’accroche à ça peut-être, comme on s’accrocherait à un vieil ami qu’on ne parvient pas tout à fait à aimer, qui nous dégoûte un peu, mais que l’on ne parvient pas à abandonner. Tout juste, on ne peut que lui pardonner sans pouvoir l’admirer.

L’été des charognes est bien loin des éternels récits d’amours de vacances, ou des chemins initiatiques tant remâchés. Cette histoire, peut-être qu’Agota Kristof aurait pu l’écrire. Ici, le roman vous étreint, vous broie, vous digère, vous surprend, vous dégoûte et vous fascine et vous ne savez pas où vous allez. Gageons que l’auteur, lui, savait parfaitement où il allait vous emmener.

L’été des charognes, de Simon Johannin, Editions Allia

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.