Le Jour D’après

Un homme et des femmes

Bongwan engage Areum au sein de sa maison d’édition. Elle remplace celle qui fut sa maîtresse et qui l’a quitté récemment. Un premier jour de travail pas comme les autres va débuter sous d’étranges auspices.

Il y a le chef d’une petite entreprise aussi lâche que talentueux. Il y a la nouvelle venue, ingénue, à la foi indéfectible. Il y a l’épouse délaissée, furieuse et suspicieuse. Et enfin  il y a la maîtresse sur le retour, tantôt fragile, tantôt garce. Avec ce quatuor de personnages, Hong Sang-Soo va s’efforcer avec sa recette habituelle de dresser un drame doux-amer, où vaudeville et tragédie se confondent,  où le sarcasme s’entremêle habilement avec le regret.

Comme à l’accoutumée chez Hong Sang Soo, l’alcool coule à flot et les festins successifs rythment ce récit en noir et blanc où lumière et ténèbres se confondent pour mieux entraîner le spectateur vers les abysses d’un quotidien ancré dans la médiocrité de son protagoniste. Le montage est d’ailleurs un modèle du genre, tant le cut se fait précis donnant une sécheresse de ton bienvenue à la narration, à la fois en la structurant et en la déstructurant. La minutie du réalisateur transpire à chaque plan, tant chaque détail compte, les mots jamais anodins et les attitudes de ses personnages divergent et convergent vers un même but. Et quand il se rapporte à l’un de ses précédents films (Un jour avec, un jour sans) ce n’est que pour mieux montrer l’artifice de la vie, ses aléas et ses turpitudes. Si le cinéaste se veut un amoureux inconditionnel de Rohmer auquel il reprend certains codes (notamment son ton prononcé de la farce forcée), il devient surtout cet homme qui aimait les femmes à l’instar de François Truffaut et Woody Allen par le passé. Elles peuvent être tantôt confidentes, amantes, épouses ou au contraire castratrices mais n’en demeurent pas moins l’avenir de l’homme, sa source d’inspiration mais aussi son fondement moral. Si sa chronique transpire la mélancolie, elle n’en devient que plus humaine quand l’ivresse se fait sentir et entonne le chant de la vérité.

Car chez Hong Sang Soo, la lucidité n’est que source de mensonges et de trahisons. L’état second provoqué par l’alcool, la douleur, le chagrin fait apparaître ce qu’il y a de meilleur et en premier lieu la sincérité. Et quand éclatent les sanglots, c’est toute la misère et la petitesse de chacun de nous qui transperce l’écran. Nul doute que le metteur en scène ne joue jamais ni avec les émotions ni avec les sentiments même s’il manipule le sort de ses protagonistes comme ces derniers le font avec leur entourage. Son sempiternel jeu de faux semblants fait une nouvelle fois mouche alors qu’on pense à chaque fois la formule éculée. Et au sein du fatras des remords et des tréfonds de la duplicité se dresse la candeur d’une jeune femme, témoin bien malgré elle de cette situation à la fois truculente et grotesque. D’ailleurs le choix du noir et blanc sied merveilleusement bien à l’univers clair-obscur d’Hong Sang Soo et le travail sur la lumière fait plus que jamais ressortir son portrait d’un monde aussi que petit que vrai.

Avec Le jour d’après, sans faire de vagues ni aborder un véritable renouveau, Hong Sang Soo fait montre d’un naturalisme sentimental aussi subtil que maîtrisé. Jamais condescendant avec son sujet, aussi poétique et amer que son héros, il apparaît plus que jamais comme un artiste résigné à toucher élégamment les petits points douloureux de l’âme sans rechercher la notoriété. La marque d’un grand dans l’ombre des médiocres.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture