Soudain l’été dernier

Le charme vénéneux de la bourgeoisie

Richissime veuve, Violette Venable voit sa nièce Catherine sombrer dans la démence, suite à la mort de son cousin Sebastian. Demandant la lobotomie de sa nièce, Violette va se heurter au jeune et brillant neurochirurgien, le docteur Cukrowicz. Ce dernier se mettra en quête de la vérité sur la mort de Sébastian afin de sauver l’esprit de la jeune femme.

Pour beaucoup de spécialistes, Mankiewicz incarne la quintessence du classicisme hollywoodien, et en dégage ce qu’il y a de meilleur. Sans entrer dans un débat sans fin et un puits sans fond, force est de constater en revanche que Soudain l’été dernier lui incarne bel et bien la quintessence de l’art de son auteur, qu’il retrouvera d’ailleurs difficilement par la suite.

Lorsqu’il adapte la pièce éponyme de Tennessee Williams, le réalisateur a déjà accumulé bon nombre de succès publics et critiques derrière lui. D’Eve à Chaînes conjugales, Mankiewicz n’a cessé de réinventé le drama made in Hollywood. Pourtant, en cette année 1959, la réussite le fuit déjà depuis quelques années…sa société de production s’effrite. Il va cependant signer un éclatant baroud d’honneur !
Il est bon de préciser d’emblée que Mankiewicz est avant tout un homme féru de théâtre et que paradoxalement il n’a jamais été proche du cinéma. Sa mise en scène que certains qualifieraient de prolixe aujourd’hui a toujours puisé ses sources dans l’art de Shakespeare, qu’il gratifiait de véritable art honorable. Et à l’instar de Renoir ou Welles, il s’efforçait constamment de mettre en abime l’art théâtral dans chacun de ses films, sublimant chaque dialogue et dirigeant chaque acteur comme personne. Et Soudain l’été dernier n’échappe point à cette règle…

Autour de la mémoire du défunt Sébastian, le cinéaste nous conte comment Catherine, fausse ingénue mais véritable innocente se voit jeter dans l’enfer des établissements psychiatriques par sa tante. Son salut mais aussi sa sentence ne peut venir que d’un neurochirurgien qui va peu à peu s’introduire aussi bien dans les vies que les psychés de cette famille bien sous tout rapport. Mais en lieu et place d’une tragédie classique, Mankiewicz accouche plutôt d’un véritable film noir dans lequel le médecin enquête en arpentant les chemins sinueux et tortueux de chaque esprit. Comme à son accoutumée, il n’hésite pas à user des thématiques qui lui sont chères : le déni, les faux-semblants, le jeu de dupes et le goût du secret final. Quand explose la vérité, personne ne s’en sortira véritablement indemne. Mais ce qui fascine dans le film du maître c’est bel et bien le procédé qu’il utilise afin d’articuler la tension et l‘attention autour du personnage de Sebastian. Tantôt magnifié, tantôt diabolisé, le fils de bonne famille ne cesse d’être le chantre fantasmatique du récit, prisonnier à la fois du carcan matriarcal mais emprisonnant bien malgré lui ceux qui l’ont côtoyé. Comme Preminger et Welles avant lui, Mankiewicz intrigue bel et bien le spectateur plus par le mort que par les vivants, bien que l’image hantant ceux qui restent ne soit écornée par les faits alors que les convenances tendent à la canoniser. Mais la réussite de l’ensemble ne serait pas totale sans les prestations lumineuses d’Elisabeth Taylor et de Katharine Hepburn. Chacune devenant la face d’une même pièce, enfermées dans les confins de la déraison, les deux actrices font bien plus que crédibiliser la mise en scène du cinéaste. Capables de judicieuses nuances, elles basculent sans crier gare et avec génie de la douceur à la cruauté, de la séduction à la violence…jusqu’à la folie.

Quelques années plus tard, Mankiewicz mettra une fois de plus en avant Elizabeth Taylor avec un Cléopâtre aux ambitions gargantuesques…ce sans succès. Mais il aura réussi avec Soudain l’été dernier à tirer le meilleur de son casting et de son savoir-faire pour accoucher d’un film où l’ombre imagée de son protagoniste principal n’a rien à envier à Laura ou à Charles Kane.

Film américain de Joseph Mankiewicz avec Elizabeth Taylor, Katharine Hepburn, Montgomery Cliff. Durée 1h54. 1959. En dvd et blu ray aux éditions Carlotta

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture