Jusqu’à la bête, Timothée Demeillers

Dans Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers, Erwan nous raconte ce que furent ses 15 années en tant qu’ouvrier d’abattoir. Il ne s’agit pas d’une fiction politique abolitionniste. Il ne s’agit pas non plus d’une enquête pour laquelle l’auteur se serait infiltré dans un abattoir. Ici, nous sommes au coeur d’un roman qui n’a rien à voir avec la défense des droits des animaux, quand bien même certaines phrases vous couperaient l’envie de manger de la viande. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour les travailleurs à la chaîne, éternels maltraités des dernières usines à hommes. En tout cas, il ne s’agit pas que de cela, et là n’est pas le coeur du sujet.

Le coeur du sujet se situe lui au coeur de la machine. A quel rythme peut encore battre un coeur quand durant quinze années son environnement lui martèle des « clac, clac, clac » ? Qu’y a-t-il de plus déshumanisant que d’être enfermé à longueur de journée avec de la chair morte, dans un endroit où tout ce qui entre ressort disloqué, sinon usé ou mort, animaux et humains sans distinction ? Le sujet de ce livre est l’essence même de ce qui se produit dans un abattoir, à savoir un processus. Il y a cette idée de mécanique plus ou moins parfaite selon le regard que l’on lui porte, plus ou moins sensée. L’homme est un outil au service de la bête dont la priorité est de débiter d’autres bêtes, bêtement, sans discontinuer, quitte à abêtir tout ce qu’il reste d’humain dans cette boîte.

Folie, tragédie, Jusqu’à la bête illumine un instant l’intérieur d’un abattoir pour finalement éclairer bien plus loin, au dehors, les travers d’une société qui semble repousser les limites de l’absurdité et de l’indécence. Au final le sort des hommes dans ce lieu n’est pas plus enviable que celui des bêtes : les deux viennent à se confondre tant l’indifférence et l’asservissement s’intensifient au fil des pages. Que dire, sinon qu’il s’agit de l’exact reflet de ce qui se produit au dehors, depuis des siècles ?

Récit intime, confession, Jusqu’à la bête ne pouvait avoir d’autre issue que celle qui est la sienne. Son titre, son thème prédisaient chacun qu’il en serait ainsi. L’issue est forcément fatale, mais sous la plume de Timothée Demeillers, la fin n’a presque plus d’importance. C’est la langue, le charisme du personnage, la composition musicale des phrases qui le jalonnent font la magie ténébreuse de ce roman.

Un second roman magistral.

Jusqu’à la bête, Timothée Demeillers, Asphalte éditions, 16 €, 160 pages, Aout 2017.

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.