Le musée des merveilles

Museum Oddity

Ben et Rose vivent à deux époques différentes. Pourtant des années vingt à la fin des années soixante-dix, leurs quêtes personnelles vont les conduire à New York et les rapprocher plus qu’ils ne l’imaginent.

Cette fois le doute n’est plus permis. Dans le prestigieux sillage de Clint Eastwood, plusieurs cinéastes outre-Atlantique ont fait de la tendance néo-classique un credo, plus encore une vertu. Ils se nomment James Gray, Jeff Nichols, Damien Chazelle et… Todd Haynes. Todd Haynes l’ainé, le grand frère dont la filmographie si elle n’est point prolifique, a marqué cependant plusieurs fois les esprits. Son vrai faux biopic musical Velvet Goldmine, son mélodrame inspiré de Douglas Sirk, Loin du paradis ou encore son histoire d’amour poignante Carol sont autant de joyaux passés un peu trop inaperçus aux yeux du grand public malgré un soutien critique sans faille.

Avec le musée des merveilles, il adapte l’œuvre éponyme de Brian Selznic, plus connu pour son Hugo Cabret porté à l’écran par Martin Scorsese. Et si le mélange temporel cher à l’auteur d’Hugo Cabret est encore prééminent, Todd Haynes se joue des fils narratifs alambiqués, épurant sa mise en scène et évitant l’esbroufe comme l’aurait fait en son temps son idole Douglas Sirk.

Pourtant, tous les éléments sont en place pour envoyer les violons. D’un côté, on suit les péripéties de Ben, jeune orphelin de mère, devenu sourd par accident parti à la recherche d’un père inconnu dans la jungle new-yorkaise. De l’autre côté, on découvre la vie sans saveur de Rose, sourde muette, issue d’une famille bourgeoise mais délaissée par ses parents. Elle part alors chercher du réconfort auprès de son frère à New York. Pourtant, malgré un contexte lacrymal à l’excès, Todd Haynes s’éloigne peu à peu de la nature lyrique des enjeux pour s’attacher à ses propres obsessions mais également à ce conte dichotomique par la forme et symbiotique sur le fond. A la mise en scène baroque des années soixante-dix portée par le Space Oddity de David Bowie,  il oppose le noir et blanc muet des années vingt soutenu par un caractère aussi bien marqué par l’expressionnisme allemand que le burlesque de Chaplin ou Keaton. Pourtant, l’antagonisme s’arrête là quand les handicaps se confondent et la pesanteur du présent rattrape les jeunes protagonistes. Leur fuite en avant devient conte initiatique, et le musée source de communication qu’ils n’imaginaient pas. Le musée des merveilles devient alors pendant un temps, un de ces films d’aventures qui se rapporte aussi bien au récent Mud qu’à La nuit du chasseur. Si chaque personnage est tourné vers les étoiles dans le ciel ou sur terre (la mère de rose est une « étoile du cinéma »), ils trouveront sur leur chemin une issue céleste beaucoup plus favorable que celle qu’ils étaient allés chercher.

Mais la comparaison s’estompe quand vient le temps des récurrences propres à Todd Haynes.

Le classicisme de Todd Haynes ne vient pas seulement de la limpidité de sa mise en scène mais aussi de son attraction pour le passé, et comment ce passé s’inscrit toujours aujourd’hui. L’homme est tout aussi bien porté sur la reconstitution des atmosphères que sur l’essence même du principe de reconstitution. La reconstitution est la base même de son cinéma. Reconstruire une vie (Velvet Goldmine), une œuvre (Loin du Paradis), un principe (Carol), c’est autant de manières de concevoir sa filmographie et sa vision du septième art. Et lorsque se dévoile sous nos yeux le diaporama final de New York, c’est tout un pan du rêve du cinéaste que l’on découvre ou redécouvre.

Aujourd’hui, un large public ignore l’existence même de Douglas Sirk. Pourtant son ombre planait déjà sur La route de Madison d’Eastwood. Elle imprègne encore davantage de son aura la substance même de la carrière de Todd Haynes. Si certains désapprouveront la pudeur de son esthétisme passéiste, ils ne pourront en rien nier l’élégance ni négliger sa tempérance. Et malgré l’aspect polichinelle du secret final, Todd Haynes le magnifie aussi bien que Douglas Sirk en son temps. Certains trouveront l’artifice simpliste. Mais les autres verront à quel point son usage grandit le metteur en scène  !

Film américain de Todd Haynes avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Julianne Moore. Sortie le 15 novembre 2017. Durée 1h57

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture