The square

L’ange exterminateur

 

Christian a tout du quadragénaire qui a réussi. Père, certes divorcé, de deux enfants, il dirige avec brio un grand musée d’art contemporain à Stockholm. Grand défenseur des causes de notre temps, il se veut à la fois écologiste et militant humanitaire. Pourtant quand son portefeuille et son téléphone portable se font dérobés, il réagit d’une manière contraire à ses principes. Puis acceptant par inadvertance une campagne publicitaire polémiste pour la prochaine exposition du musée, il va devoir suite aux réactions, remettre son comportement en question…

Dernière Palme d’Or en date du festival de Cannes, The square a tout du lauréat qui divise. Sa victoire très controversée a suscité bon nombre d’interrogations d’un public, de critiques et du président du jury qui voulaient voir triompher le fédérateur 120 battements par minute. Si la polémique a le mérite d’exister, elle n’élève en rien un débat qui a vu octroyer les deux prestigieux prix d’un concours où la qualité était loin d’être au rendez-vous cette année. Mais c’est une autre histoire…

The square incarne à lui seul toutes les qualités et les défauts d’un certain cinéma contemporain à l’instar des œuvres d’art présentées au sein du musée de Christian. L’adage veut que le plumage soit à la hauteur du discours. Il faut alors juger sur pièces. L’auteur de Snow Therapy affectionne particulièrement ce type de portrait social caustique et corrosif au sein d’un modèle suédois beaucoup moins exemplaire qu’il n’y paraît. Le contraste entre bonne bourgeoisie décomplexée et classes pauvres existe également dans un pays pourtant champion soit disant de l’état-providence.

D’ailleurs, le cinéaste n’hésite pas à afficher cette différence à travers les œuvres exposées par son protagoniste : le You have nothing  (littéralement vous n’avez rien) s’oppose aux valeurs de The square où tous sont égaux en droits à l’intérieur. De ce postulat, le cinéaste dresse un constat amer de la société suédoise mais aussi occidentale en général. Cadres, journalistes, bourgeoisie, migrants et classes populaires, tout est à jeter et tous se font égratigner par la verve déroutante du réalisateur. De prime abord, Ruben Ostlund s’efforce d’effectuer l’introspection de Christian, dirigeant dynamique à l’égo démesuré. Tellement démesuré qu’il lui est impossible de se regarder dans le miroir lorsqu’il se surprend à éprouver émotions révolues et remords. Le retour à l’homo sapiens abrupt évoqué dans la galerie par le personnage primitif est la peur même du personnage principal. Retour à la case départ, à un échelon social inférieur, toutes les craintes de Christian sont revendiquées par son statut. Et quand il arpente les escaliers, c’est le jeu de l’ascenseur de classes qu’il aborde et abhorre à la fois. Car malgré son beau discours, malgré le repas qu’il paie avec dédain à la migrante, Christian ne se conforme jamais vraiment à ce qu’il affiche. Et c’est dans cet art subtil de la dénégation bourgeoise que Ruben Ostlund se délecte malicieusement à l’instar de Woody Allen et de Luis Bunüel par le passé. Sauf qu’ici la bourgeoisie a perdu ce charme discret cher à l’espagnol et les bonnes manières chères à l’américain. Il ne reste qu’un dévoiement accéléré de l’être social, du dénuement de l’habit de gentilhomme pour celui de l’homme moderne en corrélation avec le buzz, l’apparat et le goût pour le triomphe facile. Dans cette optique, Ostlund manie parfaitement sa caméra, avec un esthétisme froid et un sens du cadre précis.

Pourtant malgré ses qualités, le film perd au fur et à mesure de son souffle satirique, balayé aussi bien par ce qu’il s’efforce de critiquer que par sa propre vanité. L’estocade qui se voulait gracile devient rapidement nauséeuse tant la prétention affichée devient aussi surdimensionnée que celle de Christian. Résultat,  le long-métrage applique avec méthode une démonstration aux finalités si ce n’est redondantes, tout du moins dépourvues d’un vrai déterminant.

Jamais avare en bons mots et en situations à la cocasserie acidulée, Ruben Ostlund n’a qu’un seul objectif : fédérer public, festivaliers et critiques autour d’un pur produit voulu artistique et intelligent. Cependant, comme son héros, il ne reste jamais longtemps fidèle aux convictions affichées et perd le fil d’une œuvre certes retorse mais désarticulée.

 

Film suédois de Ruben Ostlund avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West. Durée 2h23. Sortie le 18 octobre 2017

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture