Lénine l’inventeur du totalitarisme, un essai stimulant

Un historien repentant et militant

Auteur du livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), Stéphane Courtois, lui-même ancien communiste, s’est consacré à des recherches critiques sur le système soviétique et son épigone chinois, particulièrement dans son aspect idéologique, et ce dès son premier ouvrage, Le PCF dans la guerre (Ramsay, 1980).  On a peine à se représenter du Livre noir qui suscita polémiques, débats incendiaires, à un moment où le PCF était au pouvoir avec Jospin. Au-delà des polémiques politiques, il reste que Courtois est depuis le défenseur d’une vision « essentialiste » du communisme et qu’il recourt souvent à une démarche comparative avec le nazisme, dans la lignée des travaux d’Ernst Nolte. Cela peut nuire à ses travaux, autant que ses prises de position pour le coup très politiques, par exemple en faveur de l’intervention américaine en Irak. Ici il s’attaque à la figure de Lénine, qui a déjà fait l’objet de nombreuses biographies (citons celle de Robert Service). Son travail est passionnant, ironique, parfois agaçant comme on va le voir.

Qui est Lénine ?

Ah Lénine… L’auteur de ces lignes se rappelle des avenues Lénine à Stains, Gennevilliers ou l’île Saint-Denis et de toute la gloriole révolutionnaire de la banlieue rouge. Souvent on opposait le bon Lénine, le révolutionnaire généreux, au mauvais Staline. Disons-le tout de suite : à la suite d’autres auteurs, Stéphane Courtois livre un portrait impitoyable de Vladimir Illitch Oulianov. On y découvre un jeune aristocrate de province froid, blessé par l’exécution de son frère Alexandre qu’il vénérait. Pour l’imiter, Vladimir sera révolutionnaire et se rapproche des marxistes : il devient ainsi le disciple de Plekhanov (qui le décevra et qu’il trahira). Chez Courtois, Lénine calcule sans cesse, prépare ses manœuvres politiques, se concentre sur le parti social-démocrate russe et ses luttes idéologiques avec les mencheviks (qui sait ici que Trotski fut l’un d’eux ?). Voici donc un homme handicapé humainement, qui réserve ses émotions pour la sphère privée (et encore).

Un seul amour, la révolution

Lénine a toujours eu l’exemple de son frère aîné Alexandre, exécuté pour avoir prévu d’assassiner le tsar Alexandre III. Et il a lu et médité l’exemple de Netchaïev, dont il cite l’organisation Narodnaïa Volia en exemple. Le catéchisme révolutionnaire rédigé avec Bakounine en 1868 a aussi influencé l’auteur de Que faire : Lénine veut des révolutionnaires professionnels, dévoués à la cause et à son chef (lui). Tous les moyens sont bons pour atteindre son but, y compris les pires… Courtois se révèle ici percutant. Pourtant, sa démarche rencontre ses limites.

Les pièges de la biographie

A lire Stéphane Courtois, on en conclut que la révolution d’Octobre et la naissance de l’URSS sont dues aux névroses d’un seul homme devenu maître de la Russie suite aux défaites de la grande Guerre. Cela parait un peu court. La société russe de la fin du dix-neuvième siècle, avec ses valeurs et ses blocages, a aussi engendré Lénine. Seul Stolypine, ministre de Nicolas II jusqu’en 1911, proposait en fait une alternative « à l’allemande » (industrialisation et relative démocratisation) au « tout ou rien » de Lénine. L’URSS fut une idéocratie (on renvoie ici à La tragédie soviétique de Martin Malia) et Lénine en fut le fondateur. Cependant, il ne s’agit pas d’une névrose étendue à 150 millions de personnes mais d’une idéologie que Lénine tira de Marx et adapta au pays le plus arriéré de l’Europe de l’époque.

Un livre qu’on ne peut que recommander en tout cas pour la réflexion et aussi pour tous les nostalgiques du léninisme…

 

Sylvain Bonnet

Stéphane Courtois, Lénine l’inventeur du totalitarisme, Perrin, septembre 2017, 500 pages, 25 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.