Khadafi, Ubu roi

Un journaliste qui fait œuvre d’historien

Après des débuts au Monde et un passage à La Croix, Vincent Hugeux travaille désormais comme grand reporter au service international de l’hebdomadaire L’Express. Il  s’est spécialisé dans la politique internationale, notamment par rapport à l’Afrique. Notons qu’il a reçu le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre 2005 pour son reportage sur l’Ouganda (Ouganda, l’enfance massacrée). Sa carrière l’a amené à d’intéresser à la Libye et à côtoyer, de près ou de loin, l’homme qui l’a dirigé pendant plus de quarante ans, Muammar Kadhafi, assassiné en 2011 dans des circonstances troubles… Vincent Hugeux lui consacre ici une biographie très fouillée, qu’il convient d’analyser.

 

Un révolutionnaire nassérien

 

Kadhafi est issu d’une tribu bédouine et en a gardé toute sa vie la nostalgie. Jugé très  intelligent, sa famille l’envoie étudier et il devient officier de la monarchie libyenne d’Idris Ier, installé sur son trône par les britanniques après la défaite italienne pendant la seconde guerre mondiale. A l’instar de son modèle, Nasser, Kadhafi fait partie d’un groupe d’officiers qui décide de déposer le roi et de moderniser la Libye, tout en cherchant à fonder cette grande république arabe auxquelles les intellectuels et les masses (dans une moindre mesure) adhèrent. De ce côté, Kadhafi n’enregistrera que des déceptions, en partie dues à l’Egypte : Sadate ne veut pas d’union et sa politique de paix avec l’ennemi juré, Israël, achève de stimuler la haine de Kadhafi à son encontre.

 

Un despote excentrique et terroriste

 

Sur le plan intérieur, le «  roi » Muammar bénéficie de la hausse des cours du pétrole qui lui permet de favoriser la hausse du niveau de vie des libyens, ainsi que l’éducation. Toujours révolutionnaire, il impose la « Jamahiriya », concept fumeux signifiant révolution permanente et gouvernement du peuple par lui-même… Et Kadhafi devient un guide. Le plus étonnant est qu’il attire nombre de sympathisants occidentaux dans les années 70 et 80, fascinés par son charisme. Comme avec Staline et Mao, certains intellectuels germanopratins vomissent leur haine de la démocratie parlementaire et leur amour de la Révolution, cette fois-ci dans les sables du désert. Les choses évolueront dans les années 80 quand la Libye financera des terroristes…

 

De la normalisation à la chute

 

Kadhafi est excentrique, erratique, violent avec son peuple. Avec les années, il comprend cependant qu’il doit lâcher du lest. D’où des accords pour indemniser les victimes de l’attentat de Lockerbie, entre autres. D’où des actions en faveur de la paix comme aux Philippines. L’ancienne star révolutionnaire devient un potentat boursouflé, qui rêve de devenir Roi des rois d’Afrique : grâce aux revenus du pétrole, il achète certains chefs d’états africains, finance certaines actions en faveur des populations. Sa chute, dans laquelle la France de Sarkozy (a-t-il financé la campagne de 2007 ?) joue un rôle essentiel, ne met pas fin aux tourments de la Libye et a même engendré une crise migratoire sans précédents qui secoue l’Europe.

 

Cette biographie est passionnante et mérite d’être lue.

 

Sylvain Bonnet

 

Vincent Hugeux, Kadhafi, Perrin, octobre 2017, 350 pages, 22 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.