Mektoub my love: canto uno

 Conte d’été

Eté 1994 à Sète. Amin revient dans sa ville natale pour y passer des vacances après avoir abandonné ses études de médecine à Paris et opté pour une carrière de scénariste. Muni de son appareil photo et accompagné de son cousin Tony et de son amie Ophélie, il va aller de bar en plages, observant passionnément les femmes mais n’arrivant jamais à leur déclarer sa flamme.

En 1995, Eric Rohmer sortait Conte d’été sur les écrans. On y voyait Melvil Poupaud se plaire aux jeux de l’amour et du hasard. Les premiers instants du film, on l’observait errer  sur la plage comme tous ces inconnus qui ont rencontré ce sentiment le temps d’un été celui de penser être le seul à être seul. Plus de vingt ans ont passé et ce sentiment, Amin le connaît trop souvent dans le nouveau long-métrage d’Abdellatif Kechiche, lui pourtant si entouré, attirant par son charme innocent et inoffensif, mais ne connaissant jamais les délices de la passion amoureuse. Kechiche rejoint la même temporalité que Rohmer, faisant le grand bond en arrière pour des années quatre-vingt-dix, époque sans smartphone ni écrans pullulant, où pour certains tout était plus simple. Ce retour fleure bon la nostalgie à une période où le cinéma regarde plus que jamais sur son passé glorieux au fur et mesure que l’art avance à tâtons, incapable de se sortir du carcan limité qui ne lui sied guère.

Avec Mektoub my love, Kechiche ne raconte pas, il montre et démontre le quotidien ordinaire et extraordinaire d’un groupe formé  aussi bien au gré des années que des rencontres de fortune. Sur cette plage, dans ce bar ou dans ce restaurant hors de l’espace et du temps, le soleil de plomb s’accouple au désir des corps, au rythme des danses lascives et des joutes de couples dans la mer. Ce n’est pas une histoire d’un triangle amoureux mais de triangles amoureux, le cinéaste démultipliant le champ des possibles pour un résultat sans finalité. A l’instar de La graine et le mulet, sa maîtrise fascine dans cette obsession de faire de l’anodin un chant à la grâce et à la sensualité. Avare en mots comme son protagoniste Amin, le metteur en scène ne l’est point en images où les non-dits deviennent ces petits gestes qui expriment plus que de raison sentiments et frustrations. Ce langage, Kechiche le met plus que jamais à contribution, filmant au plus près des corps, évoquant les envies de chacun en les mettant à nu dans la chaleur des nuits d’été. Dans cette valse endiablée, le cinéaste s’attache à des archétypes bien trempés à l’apparat pourtant vu cent fois. On retrouve Tony, séducteur et mythomane, Ophélie la compagne délaissée par un compagnon parti en mer, et Amin le sempiternel introverti, inlassablement amoureux mais ouvertement ami plutôt qu’amant.

Pourtant en dépit des enjeux proches des poncifs usuels et de ces caractères simples, le film tire sa force d’acteurs au naturel désarmant appuyé par la direction sans faille comme  l’accoutumée du réalisateur mais aussi par une certaine absence scénaristique profitable ici à souhait.

Si avec Mektoub my Love, Kechiche choisit d’adapter librement le roman La blessure, la vraie de François Bégaudeau, c’est pour mieux utiliser le personnage d’Amin comme reflet autobiographique à peine voilé. Celui dont le perfectionnisme est le digne héritier des Murnau et Kubrick, partage avec ce dernier l’amour de la photo qui ne devient plus seulement un simple cliché instantané mais un vrai portrait du vivant.

Certains reprochent à raison le caractère voyeuriste du cinéma de Kechiche, son aspect fleur de peau sent bon l’excès par moments. Pourtant, on est plus dans l’esprit du Voyeur de Michael Powell que dans l’outrance d’Haneke ou Ozon. Pour Kechiche, la crudité de l’image n’est là que pour servir le réel et pour accoucher d’une vérité, celle que nous vivons constamment. Les citations sur la puissance de la lumière au début du film le confirment. La mise en scène de Kechiche possède ce trait lumineux propre à appuyer sur les émotions, le ressenti de chaque protagoniste sans jamais trop en faire ni en dire.

Avec ce sixième film, Kechiche poursuit sans relâche sa quête de l’authentique avec l’acharnement d’un jouvenceau, à l’image de son protagoniste. Friand de détails sibyllins, il délaisse le sommaire, les artifices alambiqués pour se mettre au service d’une mise en scène où l’expression s’harmonise avec les mouvements de ses personnages. Il rappelle que le cinéma est avant tout un langage, et que l’art qui en découle ne dépend ni d’un texte racoleur ni de concepts soit disant novateurs qui s’oublient dans le temps. Le photographe cinéaste rejoint alors le peintre cinéaste Pialat dans la constance de la vie des John Doe montrant à quel point l’expérience de l’exposition devient riche de sens. Il devient alors l’héritier de l’auteur de Sous le soleil de Satan mais aussi d’Ozu, car si au final Mektoub my love n’atteint point les cimes de La graine et le mulet, il en conserve la candeur écarlate et sensuel des premiers moments.

Film français d’Abdellatif Kechiche avec Shaïn Boumédine, Ophélie Lau, Salim Kechiouche. Durée 2h53. Sortie le 21 mars 2018

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture